Kerouac: Satori à Paris

Kerouac-Satori
DANIEL DUCHARME   Oserais-je l’avouer? Je n’avais jamais lu un livre de Jack Kerouac avant ce jour. Bien entendu, je connais Jack Kerouac; je le connais sans l’avoir lu, comme beaucoup de gens connaissent Marcel Proust et son Longtemps je me suis couché de bonne heure, première phrase d’un roman aux proportions titanesques… mais renonçons à qualifier À la recherche du temps perdu tellement, tellement… bref, revenons à Kerouac. Donc, je n’ai jamais lu Kerouac. Par contre, il y a trente ans, j’ai lu le magnifique essai que lui a consacré Victor-Lévy Beaulieu au début des années 1970 (Jack Kerouac: essai-poulet, éd. du Jour, 1972) et, malgré la fascination qu’exerçait sur moi ce personnage qui, malgré sa vie dissolue, ne s’est jamais éloigné de sa mère, je n’avais jamais daigné lire un roman de lui, y compris le célèbre On the road qui a été republié en 2007 et dont Paul Laurendeau a fait le compte rendu pour ÉLP. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, paraît-il, et, à la bibliothèque de mon quartier, je suis tombé par hasard sur ce petit roman qui, en édition de poche, ne totalise pas 150 pages.

Satori à Paris est un des derniers récits de Jack Kerouac, récit décrivant le court séjour qu’il fait en France (à Paris, bien sûr, mais aussi à Brest) à la fin des années 1960. Kerouac vient en France pour effectuer des recherches généalogiques sur ses origines familiales et, au cours de ce séjour, il reçoit un satori, «mot japonais désignant une illumination soudaine, un réveil brusque, ou, tout simplement, un éblouissement de l’œil» (p. 9). Mais voilà que ce séjour se transforme en une aventure complètement loufoque au cours duquel Kerouac, qui boit bière et cognac plus qu’il ne convient de le faire, rate son vol Paris-Brest, perd ses bagages, dort pratiquement dans la rue à Brest et manque son train de retour, de sorte qu’il décide d’écourter son séjour pour se diriger vers Londres et, de là, retourner chez lui, à Miami, pour retrouver sa mère.

Ses origines, il les retrouve à sa façon et l’exprime ainsi: «Je suis un catholique en pèlerinage sur cette terre ancestrale qui s’est battue pour le catholicisme, à dix contre un, et qui a pourtant fini par gagner, car certes, à l’aube, je vais entendre sonner le tocsin, les cloches vont sonner pour les morts» (p. 94). Mais pour le reste, le récit s’apparente plutôt à un long délire au point qu’on se demande parfois pourquoi il écrit, ce gars-là, ce à quoi il répond: «Une définition (celle que je préfère) de la littérature: un récit que l’on fait par amitié, et aussi pour apprendre aux autres quelque chose de religieux, une sorte de respect religieux de la vie réelle, dans ce monde réel que la littérature devrait refléter (ce qu’elle fait ici). (p. 13)

Que puis-je dire de ce roman, de ce récit qui se lit d’une seule traite? Je ne sais pas… tellement sa lecture m’a laissé perplexe. Est-ce un bon livre? Qu’apporte cette lecture à celui qui s’y livre? Moi, j’y ai vu le récit d’un homme d’une autre génération, de la génération de mon père, en fait, d’un Canadien-français, mais qui a refusé de vivre la vie de ce dernier, toutefois, sans trouver nécessairement sa voie. En fait, lire Satori à Paris ne sert sans doute qu’à une seule chose: donner envie de lire Sur la route (On the road) et Les clochards célestes (The Dharma Bums) pour comprendre enfin pourquoi Jack Kerouac est vu comme un auteur majeur du vingtième siècle.

Jack Kerouac est un écrivain américain d’origine québécoise né en 1922 à Lowell, dans l’État du Massachusetts. Il est considéré comme l’un des représentants les plus caractéristiques de la Beat Generation des années 1950. Dans son essai, Victor Lévy-Beaulieu (1972) a bien montré le paradoxe de cet homme qui a cherché un sens à son existence en parcourant les États-Unis de long en large tout en se résolvant pas à vivre loin de sa mère avec laquelle il a toujours communiqué en français. Sa place en ce monde, Kerouac ne l’a jamais trouvée, incapable de se libérer de sa culture originelle et secouant les conventions étouffantes de son temps par l’expression de son mode de vie où l’alcool et les drogues jouaient un rôle important. En cela, il a certes déboulonné l’American Dream mais, quoiqu’on dise, il est toujours resté au fond de lui un catholique qui votait pour Nixon. Il meurt en Floride à l’âge de 47 ans, miné par l’alcoolisme.

Jack Kerouac. Satori à Paris / traduit de l’anglais par Jean Autret. Paris, Gallimard, 1966.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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