L’Année du déluge (Eduardo Mendoza)

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DANIEL DUCHARME   Il y a longtemps qu’il ne m’était pas arrivé de m’écrier « wow » après la lecture d’un roman. Vous savez, quand on a tourné la dernière page et qu’on pose le livre sur ses genoux, le regard dans le vide, complètement désemparé par le fait que l’auteur ait terminé si rapidement son récit. Dans ces moments-là, les questions virevoltent dans notre tête, comme les étincelles qui s’échappent de ces bâtonnets que nous allumons dans les anniversaires d’enfants. Des questions comme: Pourquoi Consuelo n’a-t-elle pas renoncé à ses vœux? Pourquoi l’auteur ne nous a-t-il rien dit de sa jeunesse, sur ce qui a déclenché sa vocation religieuse? Pourquoi a-t-il passé sous silence la vie d’Augusto après sa fuite? Pourquoi les bandits de la montagne ne sont-ils qu’évoqués, et pas davantage décrits? Bref, pourquoi l’auteur n’a-t-il pas écrit un roman de 600 pages au lieu de ces 180 pages qu’il nous offre sur un autel?

Voilà ce qui vient de m’arriver après la lecture de L’année du déluge de l’écrivain catalan Eduardo Mendoza. En quelque 180 pages, l’auteur raconte l’histoire de Sœur Consuelo, une mère supérieure d’une communauté religieuse qui cherche par tous les moyens à fonder un centre d’accueil pour personnes âgées dans une petite ville située à environ deux cent kilomètres de Barcelone. Dans cette ville, au milieu des années 1950, habitait le dernier représentant d’une famille de propriétaires terriens, reliquat d’un féodalisme qui subsistait encore dans l’Espagne franquiste. Cet homme réputé riche, collectionneur d’objets d’art religieux, s’appelle Augusto Aixelà et réside dans une sorte de manoir à l’orée de la ville. Un jour, Sœur Consuelo lui rend visite dans le but évident d’obtenir un appui financier pour son œuvre. Contre toute attente, l’homme s’intéresse à son projet et demande à la sœur de revenir le voir avec des plans qu’il examine à la loupe. Il se permet même de critiquer le budget qu’il fait refaire par son régisseur. Et il va jusqu’à annoncer à la sœur qu’il se rend à Madrid pour défendre sa cause auprès d’un ministère quelconque.

Aussi les rencontres entre Soeur Consuelo et Augusto se multiplient et ce, toujours sous prétexte de faire avancer un projet qui, dans les faits, n’avance pas… Par contre, ce qui progresse, c’est l’envoûtement de la soeur qui se rend bientôt compte que, bien que soeur ayant prononcé ses voeux, elle est sur le point de tomber amoureuse d’Augusto, ce qui n’est pas sans la troubler. Et un jour de pluie intense, alors que les routes sont impraticables et que plusieurs bâtiments sont inondés, Consuelo se rend chez l’homme pour obtenir son aide et là, sur le divan de son bureau, elle lui cède… et, ce faisant, connaît un moment d’extase unique. Mais la venue d’un garde civil l’oblige à regagner rapidement sa résidence. Chez elle, en proie aux tourments de sa faute, elle se promet de revenir chez Augusto la nuit même pour s’expliquer avec lui… et peut-être aussi pour lui dire qu’elle l’aime de toute son âme. Mais voilà que, la nuit venue, en sortant de la résidence, elle tombe sur un homme qui l’oblige à le suivre jusque dans la montagne, là où se trouve le repère des bandits. Leur chef, blessé par balle, demande à Consuelo de le soigner, ce qu’elle fait de son mieux. En conversant avec celui-ci, elle apprend plusieurs choses sur Augusto qui la jettent dans le trouble. Puis les gardes civils, soutenus par l’armée, lancent l’assaut, tuant le chef qui, pourtant, voulait se rendre. La soeur échappe de justesse à l’attentat et, malgré le désordre moral dans lequel elle se trouve, se rend immédiatement au manoir où on lui apprend qu’Augusto est parti sans laisser d’adresse… Le garde civil qui la ramène chez elle lui apprend aussi qu’elle n’est qu’une énième femme dans la collection d’Augusto. Cet homme, en effet, est un séducteur hors norme, une sorte de Don Juan qui  ne peut s’empêcher de séduire tout ce qui porte jupon et, qui plus est, cornette! Sœur Consuelo rentre à la résidence et, peu de temps après, est mutée dans une communauté religieuse dans une zone rurale où elle poursuit son œuvre sans relâche. Trente ans plus tard, alors qu’elle souffre d’une grave maladie, elle revient dans la petite ville, dans le centre même qu’elle a contribué à édifier et qui, depuis lors, est devenue une institution publique, la société espagnole, à l’instar de celle du Québec, ayant connu des changements considérables après la mort de Franco au cours des années soixante-dix.  Elle est revenue dans le lieu même de son péché. Pour y mourir en paix.

Récit succinct de portée universelle, L’année du déluge se laisse dévorer comme un roman populaire. Je vous en conseille vivement la lecture, si possible dans les  transports publics, les mains agrippées au poteau, les pieds rivés au sol, histoire de ne pas vous envoler…

Eduardo Mendoza est un écrivain espagnol né à Barcelone le 11 janvier 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres dans les années 1960 et, à partir de 1973, travaille comme traducteur à New York pour les Nations Unies.  Depuis lors, il a publié plusieurs romans dont le plus connu est sans nul doute Le Mystère de la crypte ensorcelée (1979), un roman policier parodique qui dénonce l’hypocrisie religieuse, et La Ville des prodiges (1986) qui a été salué comme un chef-d’œuvre et adapté au cinéma en1999 par Mario Camus. Selon Wikipédia (site consulté le 20 mai 2009), Eduardo Mendoza vit aujourd’hui à Barcelone, sa ville natale, où il enseigne la traduction à l’Université Pompeu Fabra.

Mendoza, Eduardo. L’Année du déluge / traduit de l’espagnol par F. Maspéro. Paris, Seuil, 1993

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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