Le chapeau de Kafka (Patrice Martin)

DANIEL DUCHARME   Ne craignez pas le hasard en littérature car il fait bien les choses. Il y a quelque temps, alors que je devais quitter la Grande bibliothèque pour assister à une réunion, je pris rapidement, dans les rayons « nouveautés » du rez-de-chaussée, le roman de Patrice Martin, un auteur que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, si ce n’est le fait qu’il soit Québécois car, sur la tranche du livre, j’ai remarqué la fleur de lys, signe qu’il s’agissait d’un livre publié au Québec et, par le fait même, soumis au dépôt légal. Ce roman, je le pris vraiment par hasard avec, comme seul critère, le fait qu’il ne soit pas trop volumineux, histoire d’éviter qu’il encombre inutilement ma serviette s’il se révélait sans intérêt. Le chapeau de Kafka ne faisant que 134 pages, j’étais tombé juste…

Résumons-nous. P., un employé modèle, travaille à la Stuff and Things Company à New York. Un jour, son patron lui confie une mission particulière : il doit récupérer un chapeau qui a été porté par un écrivain l’ayant marqué en ses vertes années: Kafka. Si les sciences de la gestion n’ont pas de secret pour P., il n’en va pas de même de sa culture littéraire. En conséquence, il ne connaît pas ce Kafka, mais son instinct lui dicte d’accomplir convenablement cette mission s’il veut se faire bien voir par son patron et, éventuellement, monter d’un barreau ou deux dans l’échelle hiérarchique de l’entreprise. Un ticket en poche que son patron lui a remis, il quitte le bureau pour se diriger vers un immeuble du centre-ville. Et c’est là que le récit prend, sans jeu de mots, une tournure kafkaïenne… En effet, coincé dans l’ascenseur qui doit le conduire aux étages supérieurs, il éprouve ses premières difficultés avec la bureaucratie. Pour échapper à son emprise, il se retrouve dans un entrepôt d’objets de collection, dissimule un cadavre dans une poche de hockey, met la main sur le fameux chapeau et, en sortant, se retrouve à côté d’une femme avec laquelle il est coincé dans l’ascenseur… pour la seconde fois en quelques heures! Ils sont finalement évacués par des policiers, mais la dame a pris le chapeau par mégarde… Plus loin, au chapitre 2, qui aurait pu tout aussi bien s’appeler « partie », car le roman ne compte que trois chapitres en tout, un homme sillonne les routes du Québec avec un manuscrit en main, un texte refusé par tous les éditeurs. En route, il rencontre une serveuse qui fait du stop. Il lui demande de l’accompagner à New York, car il tient à montrer son manuscrit à Paul Auster qui acceptera peut-être d’en faire la préface. Pour convaincre la jeune femme de le suivre dans ce projet fou à l’issue improbable, il cite Kafka: « La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre ». Et lui, il veut vivre, conclut-il. La femme monte dans la voiture et se met à lire le manuscrit… qui raconte justement l’histoire de P. Et c’est ainsi qu’on apprend que P. tombe amoureux de la femme au chapeau qu’il suit jusqu’à chez elle, après qu’ils eurent tout deux signé leur déposition au poste de police. Et l’histoire se clôt, au chapitre 3, par ces trois écrivains célèbres qui partent de New York pour assister à une conférence internationale qui a lieu à Montréal. C’es au cours de ce voyage qu’on apprendra ce qu’il en est de tous les personnages de ce roman digne de Calvino, de Kafka et de Borges, les trois écrivains dont visiblement, Patrice Martin est un fervent admirateur, et qui reviennent souvent sous sa plume.

Personnellement, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce récit à trois mains dont les volets s’emboîtent comme des poupées russes. Un récit fort astucieux, drôle parfois, qui n’est pas sans rappeler Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino (Seuil 1981). Par ailleurs, ce roman est l’oeuvre d’un homme qui maîtrise la langue française à la perfection. Une belle réussite que je vous invite à découvrir, à la condition, toutefois, que vous aimiez les romans ludiques, car Le chapeau de Kafka est un divertissement littéraire. Un divertissement brillant, certes, mais un divertissement tout de même.

Patrice Martin est conseiller municipal à Gatineau. Le chapeau de Kafka est son premier roman. Nous attendons le second avec impatience.

Patrice Martin. Le chapeau de Kafka. Montréal, XYZ éditeur, 2008

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site
elpediteur.com

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