Le coin du voile (Laurence Cossé)

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DANIEL DUCHARME   Le coin du voile est un roman qui s’inscrit dans la veine des thrillers métaphysiques, genre auquel se rattachent Les intermittences de la mort de José Saramago (Seuil, 2008) ou, plus près de nous, La deuxième vie de Clara Onyx de Sinclair Dumontais (Septentrion 2007). Entendons-nous bien: il ne s’agit pas de romans métaphysiques comme tels, en ce sens qu’ils ne tentent pas d’apporter une réponse au problème de l’Être tel qu’il est vécu aujourd’hui par les hommes et les femmes de bonne volonté, comme c’est le cas, par exemple, des romans de Raymond Abellio. Non, il s’agit plutôt de thrillers basés essentiellement sur une hypothèse – souvent farfelue, d’ailleurs, comme la mort, chez Saramago, qui incarne un personnage cessant ses activités…. – à partir de laquelle l’auteur construit son récit. Dans le cas du roman de Laurence Cossé, il s’agit simplement d’un exercice qui a été fait à de nombreuses reprises au cours des siècles (Cicéron, Anselme, Thomas d’Aquin, etc.) et qui consiste à fournir la preuve de l’existence de Dieu. Sauf que, cette fois-ci, c’est la bonne: la preuve s’avère irréfutable… et aucun doute n’est permis sur son authenticité.

Voici la teneur du récit. Un frère de l’ordre des Casuistes (l’allusion aux Jésuites est presque évidente), rédacteur en chef d’une revue de théologie, reçoit un soir un document de six feuillets sur lesquels est consignée la preuve de l’existence de Dieu. Son auteur est un ancien prêtre à la retraite qui n’en est pas à sa première tentative… mais, cette-fois-ci, dès que Bertrand Beaulieu, le frère casuiste en question, prend connaissance de cet écrit, il est touché par la révélation divine. Immédiatement, il communique avec un autre frère, un dénommé Hervé qui, lui aussi, est littéralement transformé par la lecture de ce document. Ensemble, ils décident de demander audience à leur supérieur, le provincial de cet ordre religieux, Hubert Le Dangeolet. Contrairement aux frères, celui-ci comprend d’instinct que la preuve de l’existence de Dieu peut ruiner l’équilibre du monde. En homme de pouvoir, il confisque le document – qu’il ne prend pas la peine de lire, d’ailleurs – et le range dans un coffre-fort. Après avoir ordonné aux frères de garder le silence sur cette affaire, il tente de joindre le frère supérieur. Entretemps, une indiscrétion commise plus tôt dans la journée par le frère Hervé auprès de sa soeur, épouse d’un haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, fait son chemin. Résultat: dans la même soirée, la nouvelle est connue du Premier ministre qui, ayant lu lui-aussi le document chez Le Dangeolet, est illuminé par la grâce… Alors il s’empresse de convoquer le conseil des ministres qui, une fois réuni, mesure toutes les conséquences d’une telle bombe: « Nos économies si complexes et fragiles vont se trouver sens dessus dessous. Les hommes, éblouis par Dieu, n’auront plus de raison de continuer à travailler pour faire tourner comme avant la machine » (p. 207). À l’insu du Premier ministre qu’ils jugent inconscient, les membres du conseil prennent des décisions pour étouffer l’affaire. Tout comme les têtes dirigeantes de la communauté religieuse qui se retrouvent à Rome pour en référer au pape. Bref, les hommes de pouvoir, qu’ils soient d’église ou de gouvernement, règlent la question une fois pour toutes. Et vous saurez comment en vous donnant la peine de lire ce roman qui se lit comme un roman policier, ou mieux, comme un scénario de film car les chapitres qui le composent sont découpés en scènes minutées à la seconde près. Mais qu’importe le genre auquel nous pourrions associer… ce polar théologique de Laurence Cossé est sans conteste une réussite romanesque.

Une fois qu’on a lu ce livre, qu’on en a tourné la dernière page, que retenons-nous de notre lecture? Quelle morale pourrait-on en tirer? La leçon, si leçon il y a, est de deux ordres. Le premier, assez plausible dans le contexte, est que la révélation divine, aujourd’hui comme au temps du Christ, ne peut faire autrement que de perturber les gens de pouvoir qui, comme chacun sait – et contrairement à ce qu’ils affirment haut et fort –, n’aiment pas que les choses changent… Le second repose sur l’idée même à la base de ce roman: la preuve de l’existence de Dieu, si elle était révélée au monde, perturberait son cours… Là, je me permets de douter… car, à mon humble avis, si on me demandait ce qui se passerait de nos jours si la preuve de l’existence de Dieu était, hors de tout doute, établie, une réponse simple et spontanée me traverserait l’esprit et tiendrait en un mot de quatre lettres: RIEN. Rien parce que je suis convaincu que la plupart des gens ne se soucient guère du fait que Dieu existe ou non… et ce n’est pas la preuve de son existence qui changera le cours des choses. Et quant aux deux milliards de chrétiens dans le monde, ont-ils vraiment besoin que soit prouvée l’existence de leur Dieu? Si oui, que devient la foi dans tout ça?

Laurence Cossé est née à Boulogne-Billancourt (France) en 1950. Journaliste et critique littéraire, notamment pour le Quotidien de Paris, elle travaille aussi comme productrice déléguée à France Culture (Radio-France). Elle est l’auteur de nombreux romans et recueils de nouvelles dont Les Chambres du sud (Gallimard 1981), 18h35: Grand bonheur (Seuil 1991), Un frère (Seuil 1994), Vous n’écrivez plus? (Gallimard 2006) et, le plus récent, Au bon roman (Gallimard 2009). Le coin du voile  a remporté le Prix des écrivains croyants (1996), le Prix du jury Jean-Giono (1996) et le Prix Roland de Jouvenel (1997). Il a été traduit en de nombreuses langues.

Laurence Cossé, Le coin du voile. Paris, Gallimard, 1996

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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