Le Dernier frère (Nathacha Appanah)

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DANIEL DUCHARME    Tout commence par un homme de 70 ans qui, un beau matin, suite à un rêve étrange, demande à son fils de le conduire au cimetière. Là, une tombe l’attend, la tombe d’un petit garçon juif mort en 1945 à l’âge de 10 ans. Debout, au pied de la stèle funéraire, l’homme se souvient et, se souvenant, raconte…

Il raconte ce qu’il a tu pendant plus d’un demi-siècle.

Ils étaient trois frères dans un village du nord de l’île: Anil, Raj et Vinod. Le père travaillait dans la coupe de la canne à sucre. Le soir, quand il rentrait, souvent à moitié saoul, il battait sa femme et ses enfants, mais rarement Raj, celui du milieu, qu’Anil protégeait parce qu’il était de constitution plus fragile. Ils étaient pauvres, bien sûr, mais il y avait la rivière où les enfants devaient aller chercher  de l’eau chaque jour et qui, malgré cette corvée, leur procurait des moments de joie. Un après-midi, alors qu’ils en reviennent, un cyclone d’une rare violence s’abat sur la région, tuant coup sur coup Anil et Vinod. Raj s’en sort miraculeusement, avec le deuil à faire, le deuil de ses deux frères qu’il aimait plus que tout au monde, le deuil de celui qui ressent la culpabilité d’être en vie, lui, en se demandant bien pourquoi. La famille décide de quitter les lieux, le père ayant trouvé une place de gardien de prison à Beau-Bassin, quelque part dans le centre. Celui-ci n’en continue pas moins de battre son fils et sa femme. Raj, le narrateur, en souffre, bien entendu, tant de la violence du père que de sa profonde indifférence à son égard: « Longtemps après, quand je suis devenu un père et que j’ai aimé mon fils d’une façon dont je ne pensais pas mon cœur capable, quand je prenais mon fils dans mes bras, un geste que mon corps et mes bras faisaient avant même que je ne m’en rende compte, je n’ai cessé de me demander ce que ça lui aurait coûté, à lui, à mon père, de me regarder normalement, sans ses yeux de fou menaçant, ne serait-ce qu’une fois, de m’inviter à m’asseoir à côté de lui peut-être, de me dire une ou deux choses de sa journée ou de ne rien me dire, de simplement partager un moment de silence dans la nuit, qu’est-ce que ça lui aurait coûté » (p. 61-62). Heureusement qu’il y a la mère, cette femme fantastique qui compense le père: « Ma mère a été la chance de ma vie, ce que l’existence m’a offert pour me garder dans les rails, sur le bon chemin, un pilier de force, de bonté, de constance et de renoncement, pour me faire comprendre qu’il y avait autre chose sur terre et, avec elle à mes côtés pendant mon enfance, je ne suis devenu ni fou ni méchant ni désespéré. » (p. 103)

La prison où son père travaille n’est pas une prison ordinaire. En 1945, elle abrite des Juifs dont la Palestine, alors protectorat britannique, a refusé l’entrée. En route vers l’Australie, plus d’une centaine d’entre eux échouent à Maurice, sans trop qu’on comprenne bien pourquoi. Raj, qui joue souvent dans la forêt près de la prison, repère David, un enfant de dix ans qui a perdu père et mère dans la tourmente. Il fait sa connaissance un jour où lui-même a dû passer quelques jours à l’infirmerie de la prison, son père l’ayant battu un peu plus fort que de coutume. Et là David devient l’ami, le frère ou, plus précisément, Le dernier frère, celui qu’il aura pour mission de protéger. Mais voilà qu’un autre cyclone s’abat sur Maurice, dévastant la région sans que n’en soit affectée la famille, cette fois-ci, qui habite dans une maison en dur. Raj, inquiet, court à sa cachette enfouie dans les arbres, près des murs de la prison et, là, il saisit David pour le ramener chez lui, une sorte d’évasion autant qu’un enlèvement.  Pendant deux ou trois jours, c’est le bonheur total… jusqu’au jour où, le père ayant tout découvert, Raj décide de prendre la fuite avec David, fuite dans la forêt en direction, croit-il, du village d’origine, au nord de l’île. Mais David, déjà affaibli par les événements qu’il a vécus, est atteint du paludisme. Cette fuite connaîtra une fin tragique, une fin que le narrateur a mis soixante ans à raconter.

Je ne suis pas en mesure de verbaliser ce que j’ai ressenti après la lecture des dernières lignes de ce roman. Une immense émotion, certes. Mais surtout une admiration sans bornes pour cet écrivain qui, à moins de trente-cinq ans, a su restituer un récit d’une telle authenticité, d’une telle justesse, et ce dans un style incomparable. Cette femme, cet écrivain, je n’en avais jamais entendu parler avant ce jour. Aujourd’hui, je la connais. Aujourd’hui, je l’aime. Si je pouvais échapper à ma condition, je crois bien que je ferais tout ce qui est humainement possible de faire pour favoriser une rencontre, juste pour converser avec elle devant une tasse de thé, histoire de comprendre comment un récit d’une aussi grande sensibilité a pu naître d’un être humain comme moi, comme vous. Inutile d’en rajouter: allez lire ce roman, c’est tout.

Née à Maurice en 1973, Natacha Appanah a quitté son île pour s’installer en France en 1999 où elle œuvre dans le domaine du journalisme. Elle est l’auteur de trois romans publiés chez Gallimard : Les rochers de poudre d’or (2003), Blue Bay Palace (2004) et La noce d’Anna (2005).  Le dernier frère est son quatrième roman.


Nathacha Appanah. Le dernier frère. Paris, éditions de l’Olivier, 2007.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site
elpediteur.com

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