LE TEMPS DES PAYSAGES (Hélène Dorion)

ALAIN GRAVEL   Hélène Dorion a produit un puissant récit poétique autobiographique avec l’appui de ses propres photographies. Elle explique à la page 126 (non numéroté) que «Plutôt qu’un accompagnement, l’image constitue ici un langage en soi. Elle n’illustre pas le texte mais résonne avec lui et s’accorde à ma démarche même d’écriture

Le livre est écrit en quatre parties: D’abord, il n’y a pas de titre; elle explique sa démarche. Pour les autres parties, la poète met en exergue pour chacune une pensée de l’écrivain Pascal Quignard.

Ce début du livre met d’entrée de jeu l’endroit où se trouve la poète. Elle a été invitée à séjourner en 2014 dans un château en Italie, en résidence d’artistes aussi invités avec qui elle créera «un chemin de partage artistique et amical, de création et de transformation.» (5)  Dans cet endroit, elle va écrire Le temps du paysage. La manière de percevoir le paysage est de se voir intérieurement : «À travers lui, je retourne mon regard vers moi-même et revisite les racines de mon existence. Je cherche donc à contempler de dedans le paysage, c’est-à-dire l’habiter tout autant qu’il m’habite.» (6). Puis, à la toute fin de son séjour, revenant de sa promenade, elle apprend que son père est mourant et que cela a jeté sue elle «un épais brouillard» (9)

Les thèmes qu’elle abordera sont le paysage; la beauté «révélatrice et réparatrice». Elle dit de la beauté : «La beauté que nous ressentons devant un paysage témoigne de l’amour que nous éprouvons pour notre monde. Elle suscite l’émotion d’être unis à ce qui est, aiguise aussi la conscience que nous avons de l’éphémère, et donc de la mort.» (7). À propos de la beauté, elle la définit comme suit : «La beauté ne fait jamais que surgir, neuve et inattendue chaque fois, remplie de mystère et d’infini.» (7)

Les parties suivantes sont : Le temps neuf (13-69); Les brouillards nécessaires (73-93); Le feuillage du présent (97-119)

Dans Le temps neuf, l’exergue de Pascal Quignard commence par «Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde […]» (13). La poète se positionne extérieurement et  intérieurement par rapport au paysage et à la beauté qu’elle engendre. Elle écrit que ce jour-là un vaste brouillard s’est posé sur l’horizon. Sa promenade est une suite de réflexions qui la plonge dans le flou de l’inconnu tout en constatant que «l’horizon se déplace avec nous.»(15) ce qui l’entraîne à se questionner sur l’écriture, ce pourquoi on écrit (20). Elle parle de son père (31-36) en répétant au début de cinq paragraphes «Je suis née d’un homme» pour chaque fois montrer comment il a influencé la poète et comment elle le voyait vivre. La poète revient sur la mort qui «nous rapproche de nos raisons de vivre. On descend vers le brouillard […]» (39)

La poète quitte le château pour aller vers son père :«Durant ces semaines, mon âme a été bercée, enlacée, baignée dans une beauté qui refait l’ordre du monde. J’entre soudain dans le temps qui bascule avec la mort.» (44) Elle est devant son père qui

refuse de mourir car il: «ne veut pas de cet horizon immobile et vide.» (46) La poète est encore imprégnée de son séjour au château alors qu’elle est avec son père : «Il n’y aura pas de dernière nuit, pas de dernier matin dans les jardins de l’écriture.» (49)

La poète se voit à trois mois, à quatre ans, à cinq ans, à quinze, trente et quarante ans dans ses moments de vie heureux ou difficiles en présence de son père à la santé fragile. Le constat est dur : «Je ne suis pas celle que mon père attendait.» (56) Mais la poète résiste : «Il est l’heure de rentrer en soi-même, de laisser le paysage nous redonner à ce que l’on est.» (58) Juste après cet instant, elle replonge dans l’enfant qui apprend la mort de son père et qu’elle va l’écrire. Les réminiscences dans son rapport avec lui surgissent. Elle revient dans la chambre du père qui vient de mourir : «Une histoire de quatre-vingt-sept années a refermé les yeux.» (65). Elle conclue à cinquante-sept ans : «L’homme dont je suis née descend lentement du socle où mon amour l’avait enfermé.» (68)

La partie intitulée Les brouillards nécessaires ramène la poète au paysage en voyant au travers le feuillage en haut des arbres cette réflexion : «La vie ne tient qu’à trois fenêtres : mourir, aimer, naître.» (74). Elle va philosopher.

La poète ajoute un thème à la beauté : «L’expérience de la beauté est si proche de celle de la bonté qui nous constitue, on dirait deux versants d’un même silence.» (77) La bonté est une attitude qui ajouterait à la perception intellectuelle de la beauté dans l’être humain. La poète revient aux brouillards et dit qu’il y en a de toutes sortes qui viendraient nous mettre à l’épreuve : «Une vie humaine s’édifie à partir de son premier cri […] La vie referme ses paupières et ne laisse que ce silence que l’on a habité déjà […]» (81-82)

Par la suite la poète parle du paysage dans sa verticalité : «Les rochers sont dits racines de nuages. Ils émergent de la terre comme des arbres, s’imposent comme des montagnes. Ils sont du temps qui étreint la solitude.» (85) Plus la poète vise haut plus elle vit sa solitude et elle constate qu’ «une vie est bien plus une histoire de gris que de noirs et de blancs.» (86). Elle explore ensuite cette position philosophique et elle conclue la partie en affirmant que : «Ce n’est qu’à la limite d’elle-même que la vie se renouvelle.» (92)

Dans Le feuillage du présent, la poète revient sur le thème de la beauté déjà associée à la nature, au paysage pour davantage s’orienter vers l’intériorité : «L’arrivée de l’amour dans une existence est comme la beauté.» (98) L’amour efface les brouillards et au bout des ans on l’appelle un Grand Amour quand il dure dans le temps. Elle traite par la suite de la passion de l’amour comme «la vie logée dans chacune de ses cellules.» (101) Elle oppose l’amour à la mort et considère qu’ «en mourant à soi-même, on accède à ce que l’on est.» (104) Elle entre dans les méandres de l’amour et nous dit ce que cela apporte : «Comme la mort, comme la beauté, l’amour invite à se tourner vers la vie.» (109)

Puis de la maxime On dit que l’on meurt comme on a vécu… elle pose la question Aimerait-on de la manière dont on va mourir ? (111)  La liberté de l’horizon donne l’amour, et elle ajoute : «On interroge les secrets de l’amour et de la mort, on éprouve la beauté de l’aventure terrestre, on avance vers soi à travers une histoire de brouillards et de clartés qui nous apprennent que le voyage, comme le temps, est toujours neuf. » (115) Finalement «aucun être n’a aimé en vain […]» (117)

 

Le Temps du paysage; Hélène Dorion; Éditions Druide, 2016; 123 pages.

 

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