Lefebvre: Je suis né en 53…

1953

DANIEL DUCHARME   «Quand je m’étonne d’être au monde, d’y occuper une place enviée, et que je me dis qu’il doit y avoir un résidu de colonisé là-dedans, je me souviens que le début de Terreur à la Manicouagan, une aventure de Bob Morane, se passe au forum de Montréal pendant une partie entre le Canadien et les Maple Leafs, et que j’en étais fier».  Ce passage de Je suis né en 53… constitue un souvenir commun qui figure parmi les 600 autres que Michel Lefebvre réunit dans ce «roman». Ces souvenirs, l’auteur les présente sous la forme d’épiphanies, c’est-à-dire de phénomènes déclencheurs de la mémoire qui fonctionnent comme une sorte de va-et-vient constant entre le présent et le passé. En effet,  comme il le stipule lui-même en introduction, la mémoire réagit à des stimuli qui n’ont pas nécessairement un lien direct avec le souvenir évoqué. Ça peut être une odeur ou une couleur particulière, une chanson, le clapotis de la pluie à la fenêtre de notre chambre, bref tout phénomène susceptible de faire émerger une image d’un passé révolu, souvent enfouie aux confins de notre mémoire. Le concept d’épiphanie a été initialement utilisé par James Joyce, puis repris par les critiques littéraires pour aborder l’oeuvre de Marcel Proust. Sans avoir lu La recherche du temps perdu, qui n’a jamais entendu parler de la madeleine trempée dans la tasse de thé? Sauf que, pour Michel Lefebvre, la madeleine revêt plutôt l’aspect de l’odeur des pogos au sous-sol du Eaton des années soixante, odeur qui évoque en lui l’image d’une Chevrolet décapotable rouge à l’intérieur beige – « on a les madeleines qu’on peut ».

 Ici, il convient de préciser que ce n’est pas le souvenir enfoui dans la conscience individuelle qui intéresse Michel Lefebvre, mais le souvenir commun, celui qui surgit de la mémoire collective de gens ayant en partage un même univers spatio-temporel. Ce faisait, il participe d’un mouvement littéraire: l’Ouvroir de littérature potentielle, mieux connu sous l’acronyme d’Oulipo. Ce procédé de va-et-vient du présent au passé a été initié en français par Georges Perec qui en a fait un livre en 1978 intitulé Je me souviens. C’est d’ailleurs en hommage à l’auteur génial de La vie, mode d’emploi que Michel Lefebvre a rédigé Je suis né en 53… je me souviens.

 En publiant ce texte inclassable que l’on range malgré tout dans les «romans», Michel Lefebvre fait œuvre de mémoire et, pour nous, Québécois, qui avons comme devise « Je me souviens », ce n’est pas sans intérêt, car trop souvent nous oublions les événements qui balisent le cours de nos existences. Moi-même, j’avais oublié le Select jusqu’à ce que je lise : «Quand la nuit foisonne de projets que le jour dégonfle, je me souviens du restaurant Select, au coint de Saint-Denis et Sainte-Catherine, à quatre heures du matin». Ou encore, quand je lis le compte rendu d’un débat politique dans La Presse sur une problématique de portée somme toute assez limitée, les mots de Michel Lefebvre résonnent à mes oreilles: «Quand une solution lumineusement simple émerge trop tard d’un appareil bureaucratique – solution dont le syndicat n’aurait pas voulu au moment, de toute façon, je me souviens qu’on a installé des dos d’âne anti-chauffards dans les ruelles longtemps après que les enfants les eurent désertées».

 Œuvre de mémoire, donc, Je suis né en 53… meublera un quotidien sans cesse accaparé par des tâches de toutes sortes qui nous masquent l’essentiel: le souvenir de ce qu’on a été, et de ce qu’on devient. Quelque part sur le site écouter lire penser.com, j’ai écrit: «Se souvenir, c’est créer. Et ceux qui ne se souviennent de rien manquent, en fin de compte, d’imagination». Le livre de Michel Lefebvre est destiné autant aux uns qu’aux autres.

 Michel Lefebvre est écrivain et, parfois bibliothécaire. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il a travaillé aux Comores de 1985 à 1987. Je suis né en 53… est son quatrième «roman» après La Douceur du foyer (1996), Les Avatars de Bertin Lespérance (1999) et Le changement comme passe-temps (2002). Ces derniers titres ont été publiés aux Herbes rouges.

Michel Lefebvre. Je suis né en 53… je me souviens. Montréal, Hurtubise HMH, 2005.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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