Lefebvre: On va gagner

Lefebvre-Gagner

DANIEL DUCHARME   On me demande souvent pourquoi je ne fais pas davantage de comptes rendus de romans québécois. À cela, je ne sais trop quoi répondre… La lourdeur des thèmes de prédilection de la littérature québécoise y est sûrement pour quelque chose. Car lourdeur il y a, ça c’est certain. On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi les auteurs québécois aiment tant aborder des sujets sordides, comme si, chez nous plus qu’ailleurs, les déviances sexuelles, la violence familiale et autres calamités étaient monnaie courante. Mais je crois plutôt que la société québécoise n’a plus grand-chose à offrir à ses ressortissants qui, d’ailleurs, peinent à se reproduire, par manque de générosité ou de conviction, sans doute. Certes, on peut trouver rassurant de vivre dans une société où il ne se passe rien (un privilège, selon certaines personnes), mais cela n’est pas exempt d’ennui, un ennui qui se répercute jusque dans les romans d’ici. Ajoutons à cela que le Québec compte presque autant d’éditeurs que d’auteurs… et vous aurez compris qu’il y a un problème dans le milieu de la littérature québécoise. Et je n’invente rien en écrivant cela : voyez les pages de La Presse, un quotidien à grand tirage de bonne respectabilité dans lequel la littérature – québécoise, mais aussi mondiale – n’occupe  plus qu’une page et demi, dans l’édition du dimanche. Heureusement qu’il y a les sites web et les blogues…

Avec On va gagner!, Michel Lefebvre échappe à cette morosité, lui qui sait si bien combiner style et contenu en y ajoutant la juste dose de ludisme nécessaire à éloigner toute forme d’ennui chez le lecteur. Ce recueil de nouvelles est son second. Dans Les avatars de Bertin Lespérance, publié en 1999 chez le même éditeur, il prenait pour «héros» un personnage aux multiples facettes qui n’occupait pas toujours le premier plan dans les récits. Avec ce nouveau livre, Lefebvre récidive en recourant au même personnage protéiforme, présent dans les seize nouvelles que compte ce recueil, mais là où il était plutôt ludique, il devient ici profondément humain. À ce titre – et à quelques autres aussi –, On va gagner! est une réussite qui se démarque nettement des romans québécois proposés en librairie par les temps qui courent.

Je n’oserais pas faire un résumé, forcément réducteur, de toutes les nouvelles de ce recueil, mais seulement de quelques unes, au passage, histoire de signaler les bons coups.  Je leur parlerai de vous : Bertin joue un rôle secondaire dans une histoire abracadabrante d’une famille recomposée d’une complexité extrême. Bleu Norvège : il annonce à une ex-copine qu’il va bientôt mourir des suites d’un cancer. Un beau texte sur l’attitude fuyante qu’éprouve cette femme devant la mort. Die Zebrin : le même Bertin et son épouse, à bord d’un bateau mouche sur le lac de Zurich, essaient de deviner le titre du livre que l’hôtesse lit à l’intention de son compagnon pilote. S’occuper de Jacques: le rapport que Bertin entretient avec son chien est analysé avec brio par l’auteur. Petit mardi jusque-là : Lefebvre se penche sur le stress qu’éprouve une bibliothécaire, une collègue de Bertin d’ailleurs, à faire son travail. Que faire de sa retraite: Bertin est un vieil homme qui vient de perdre sa femme d’origine italienne. Retraité, il envisage de travailler dans le rayon fruits et légumes d’une épicerie du quartier, La Toscana. Malheureusement, il lui manque quelque chose… Faire quelque chose ensemble: Bertin fait un boulot minable avec un ami qui, comme lui, n’a pas fini ses études secondaires, et n’a guère d’horizon. Alors, il songe à faire un dépanneur ou deux pour éprouver une « passion ». Heureusement que, imbibés d’alcool, les deux jeunes se perdent dans les méandres d’un quartier industriel de Montréal-Nord. Tourner à gauche ou à droite: Bertin n’est qu’un client du Bureau en gros où deux jeunes filles terminent un été de travail avant de s’installer à Montréal. Malheureusement, après une soirée festive, elles auront un accident de voiture… Déflorage: Lefebvre aborde la délicate question de la pédophilie alors qu’un vieux raconte à Bertin, sur un banc du parc Laurier, comme il a défloré une jeune fille… Enfin, On va gagner!  n’est qu’un flash de quelques lignes… qui, pourtant, donne le titre à ce recueil d’une grande intensité.

Le fait qu’on retrouve un Bertin Lespérance dans chacun des textes n’a pas vraiment d’importance car, au fond, chaque nom est interchangeable. Ce qui en a, par contre, c’est que Michel Lefebvre réussit à décrire avec réalisme, humour et empathie le milieu urbain du Québec contemporain, sans juger, sans sermonner, juste en décrivant avec la distance nécessaire. Si je n’avais qu’un livre à envoyer à un ami européen pour lui dire : « Tiens, c’est comme ça qu’on vit ici », alors je lui enverrais sans hésitation On va gagner!

Michel Lefebvre est né à Montréal en 1954. Il y vit toujours, tout en se réfugiant parfois en Estrie pour fuir les rumeurs de la ville. Aux Herbes rouges, outre On va gagner! (2007), il a publié La douceur du foyer (1996), Les avatars de Bertin Lespérance (1999) et Le changement comme passe-temps (2002). En 2004, il fait paraître, aux éditions HMV, Je suis né en 53… je me souviens. Enfin, Michel Lefebvre fait paraître, en 2011, Le double et son notaire aux Herbes rouges.

Michel Lefebvre. On va gagner! [nouvelles]. Montréal, Les Herbes rouges, 2007.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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