LES JARDINS DE LUMIÈRE (Diane Boudreau)

Tout va, tout vient, tout n’est qu’évanescence. Du moins, en apparence…
La vie, à tout instant, nous joue de ses métamorphoses.
(p 9)

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YSENGRIMUS — Quand la poétesse Diane Boudreau découvre et appréhende l’art poétique, ce denier est fugace, évanescent, luminescent. Les choses se font en toute simplicité, sans intellectualisme excessif. C’est une sorte de valse ordinaire des Belles Lettres. La poétesse se donne à une autre dimension de la perception du texte. Elle entre dans des jardins de lumière où elle voit des choses qui ne sont pas visibles à tous. Et justement, ce n’est pas tout le monde qui la suit vers cette réorganisation des espaces mentaux. Devant le texte poétique, la dame, un petit peu morose au départ, s’extasie soudain et, aussi, il lui arrive des choses qui n’arrivent pas, par exemple, à ceux qui cultivent sa compagnie. Et, sans joie mais sans concession, elle en témoigne.

Chez le libraire

Froidement, systématiquement, il avait pris un recueil de poèmes, l’avait parcouru d’un seul jet, comme on cherche de l’or dans un lac oublié…

Il avait parcouru tout le recueil ainsi, l’air soucieux, et conclut:

«Ce ne sont que des mots couchés sur du papier, vides de sens. Quelle imposture! J’en étais sûr…»

À ses côtés, une dame morose ouvrait ce même recueil, au hasard, songeant à autres choses. Et ce qu’elle y trouva éclaira son visage d’une joie si profonde, si profonde…

N’en dit mot à personne.
S’en retourna chez elle,
Le cœur ouvert comme une rose…

(p. 61 — typographie et disposition modifiées)

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Voici donc notre problématique installée, configurée. Oh, on ne cultive pas le tapage des thématiques. Tout se fait légèrement, sans malice. Mais ce qui arrive à se dire ne cherche pas son point exutoire. C’est tout simplement qu’il y a une luminosité du verbal, une aptitude pour l’œil, l’oreille, tous les sens peut-être à aller chercher ce qui s’encapsule dans la parole. Le jardin de lumière, c’est le cœur des mots. C’est en leur sein, comme en une noix qu’on casse, que l’on dégage des vérités libératrices.

Dans le cœur des mots

Libérer la chaleur, la lumière
Prisonnière dans le cœur des mots
Et leur redonner vie,

Comme on secoue les braises
D’une flamme endormie…

Occupation?
Poète.

(p. 27 — typographie et disposition modifiées)

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L’occupation de poète ou de poétesse occupé(e) vous occupe. Elle vous rend occupée tout en s’occupant de vous en retour. C’est pas une occupation au sens martial ou militaire du terme mais presque… La poétesse en fait beaucoup dans sa vie d’artiste autant que dans sa quotidienneté ordinaire. Cela va sans dire mais aussi en le disant. Pourtant la chose est exempte de lourdeur, d’ostentation ou de solennité. On est dans une situation où, sans malice, la poéticité suinte du monde. Il y a gravité, il y a amplitude, il y a ardeur contenue. Et pourtant l’univers évoqué est avant tout celui de la vie ordinaire, la vie de tout le monde.

Je mène même vie que vous…

Je mène même vie que vous…
Ne m’en veuillez pas
Si, ce soir
Le rêve a déserté ma voix…

Je mène même vie que vous.
Difficile au matin, essoufflante, gênante…
L’accalmie au midi,
Au soleil, sous la pluie
Pétrie de toutes intempéries

Qu’aurai-je à vous offrir ce soir
Sinon votre miroir,
Femmes aux yeux d’ivoire et de jade…

Sœurs secrètes… esseulées… isolées

Par tant de murs,
Par tant de rêves,
De romances inachevées…

(p. 45 — typographie et disposition modifiées)

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Les femmes prennent doucement place dans le texte. Il s’agit moins de produire une écriture féministe qu’une conscience féminisée. Un savoir-être femme imbibe tranquillement la totalité de ce qui se met en place. Les lectrices sont avec nous, il n’y a pas le moindre doute là-dessus. On ne leur sert jamais une dissertation ou un réquisitoire. De fait, la poésie de Diane Boudreau se présente comme une suite de courts textes jouant de sobriété et de dépouillement. Les thèmes abordés touchent le quotidien et la concrétude. Ce sont des poèmes calmes. Un optimisme inhérent les caractérise. C’est bel et bien indubitablement une textualité femme. Il s’en dégage une solide harmonie entre poéticité et écriture ordinaire. Les caresses entre ces deux dimensions sont mutuelles.

Caresses

De nos mains
Exorciser nos corps
En extirper la peur
L’angoisse, la mort.

Forces d’aimer
Ces mains
Pour nous ressusciter.

Frémissement très doux
De cette vie qui court
En nos chairs irradiées
Jusqu’au bout de l’amour…

(p. 31 — typographie et disposition modifiées)

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Les caresses ne sont pas ostensibles, explicite ou pharisaïques. On ne se donne pas en spectacle ici. On est dans une poésie de l’intime, du frémissement, de l’ardeur contenue mais qui perdure. Le verbe et le corps s’accompagnent de façon à la fois fluide et serrée. Il n’y a pas lieu de séparer ce qui est disserté et ce qui est incorporé. Ce qui est dit s’harmonise crucialement avec le corps qui le dit. L’art poétique est un petit engin à fabriquer nos joies. À ce jeu, on se fait toujours un peu surprendre.

Surprise

Jamais on ne m’avait offert
Plus beau bouquet…

D’une blancheur de paradis,
Si frais, si pur
Éclos du jour
Offert aux doux regards de mai,

Un bouquet délicat
De fleurs de pommetier.

J’aurais voulu le peindre…

(p. 57 — typographie et disposition modifiées)

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On embrasse et étreint ce qui est donné, du plus étroit au plus large, d’une marguerite à la vie. La rencontre s’effectue avec une réflexion sur l’être mais il s’agit d’une réflexion qui fait dans le liant plutôt que dans le lié, dans l’ondoyant plutôt que dans le corseté. On en vient ainsi, ici, petit à petit, à rejoindre les grandes choses. Aussi une légère touche de religiosité pourrait perler de ce genre de conceptualisation de l’élan poétique. Le fait est peu fréquent chez notre poétesse. Il est rare mais il n’est pas totalement inexistant. Ainsi, parfois, la poésie se développe dans une abstraction quasi-mystique, quoique toujours gorgée de concret.

C’est Lui

S’Il avait voulu me regarder
Avec une infinie tendresse,

Il aurait pris tes yeux.

S’Il avait voulu me réchauffer le cœur
Avec grande douceur,

Il aurait pris tes mains

Et quand tu me retiens
Contre ton cœur,
Sans bruit…

C’est Lui qui m’aime
J’en suis certaine

D’un amour infini…

(p. 32 — typographie et disposition modifiées)

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Notons qu’ici, Le Lui évoqué peut parfaitement rester ouvert à la saine variabilité des interprétations. Lui, ce pourrait être l’homme, l’enfant, ou même, qui sait, le cosmos, ou le ressort sociohistorique. Il y a dans cette poésie une admirable aptitude à l’élévation multidirectionnelle. Mais, en même temps, le lien se maintient toujours avec la poésie concrète, toujours un petit peu plus univoque. C’est qu’ici on retourne toujours un peu au village, même si celui-ci est une ville et se revendique comme telle.

Ma ville

Ma ville
Grandes et petites misères

Ma rue
Ses ferveurs et ses colères

Ma porte
Gîte de l’amie fidèle

Ma cour
Nid d’oisillons
Au secret de l’érable

Lilas fleuris
Qui embaument
À la table…

Fabreville,
Ma terre d’exil.

(p. 55 — typographie et disposition modifiées)

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On entre dans le monde, urbain ou global, de cette série de courts textes, comme en un cône fleuri, une corne d’abondance, une tonnelle ombragée. Le recueil de poésie Les jardins de lumière contient 32 poèmes. Il se subdivise en quatre petits sous-recueils: Au cœur de la nuit (p 11 à 24), À force d’y croire, à force d’amour (p 25 à 34), Au bout de nos chemins (p 35 à 50), et Il est un jardin (p 51 à 73). Ils sont précédés d’une dédicace (p 7) et d’un texte liminaire d’une page intitulé Saisir la vie (p 9), et suivis d’une table des matières (p 76 et 77) et de remerciements en page finale. Le recueil est illustré d’une peinture à l’acrylique en page couverture ainsi que de quatorze dessins de type encres et fumée (dont la teinte intégrale vire volontairement au rougeâtre). Ces illustrations sont de Céline G. Lapointe.

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Diane Boudreau-Tessier, Les jardins de lumière, Diane Boudreau-Tessier, 1988, 77 p.

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Ysengrimus

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