Lianke: Servir le peuple

Servir le peuple
DANIEL DUCHARME   Pendant la Révolution culturelle, Wu Dawang, un paysan qui a promis à son beau-père d’élever le statut social de sa fille au rang de «citadine», s’engage dans l’armée, seul moyen de gravir des échelons. Il quitte sa campagne pour la vie de caserne. Brillant élève, parfaitement endoctriné (il peut réciter par cœur les 286 phrases du Petit livre rouge, la bible de la pensée maoïste), il est rapidement promu sergent et, pour accélérer son ascension sociale, accepte de servir le colonel en devenant son intendant et cuisinier. Animé par une conscience politique exemplaire et des principes inébranlables – «ne pas dire ce qu’on ne doit pas dire, ne pas demander ce qu’on ne doit pas demander, ne pas faire ce qu’on ne doit pas faire» –, il connaît mieux que quiconque le sens profond de la devise maoïste alors fort répandue en Chine: «Servir le peuple». En conséquence, il sait que servir un officier revient à servir le peuple, ce dont il s’acquitte avec dignité, même quand il s’agit «de préparer un repas de quatre plats et une soupe en moins de trente minutes».

Tout va à merveille dans la vie de Wu Dawang jusqu’au jour où le colonel doit s’absenter pour un séminaire de deux mois. Il se retrouve alors seul dans cette grande maison en compagnie de Liu Lian, l’épouse du colonel qui, en plus d’être jolie, a au moins vingt ans de moins que son mari. À la cuisine, le colonel a posé une pancarte avec un slogan peint dessus : «Servir le peuple». Un jour, Liu Lian convient d’un code: si la pancarte n’est plus à sa place habituelle, cela signifie qu’elle l’attend à l’étage. Le soir même, la pancarte a été déplacée. Wu Dawang monte les escaliers et, à l’étage, découvre la femme du colonel dans une tenue légère. Il résiste néanmoins à la tentation et rentre à la caserne.  Le lendemain, suite à un coup de téléphone de Liu Lian, Wu Dawang est convoqué par son officier instructeur qui lui rappelle que, servir le colonel, c’est aussi servir son épouse. Alors Wu, qui est un homme de devoir, s’exécute et, finalement, se laisse prendre au jeu, éprouvant soudainement un sentiment inconnu jusqu’alors : la passion amoureuse. En effet, pendant deux mois, les deux amants vont se livrer corps et âme à leur amour, allant jusqu’à souiller le portrait de Mao, le grand Timonier, pour rallumer la flamme lorsque celle-ci vacille sous le poids de la fatigue. Un jour, comme il fallait s’y attendre, le colonel revient à la maison et, avec lui, la vie quotidienne faite d’obligations familiales et de devoirs politiques. La récréation est terminée: il faut maintenant en payer le prix… Wu Dawang s’en sort plutôt bien: grâce à l’influence de Liu Lian, sa femme accède enfin au statut de «citadine» dans une ville de province. Quant à Liu Lian, je vous invite à lire le roman pour connaître son destin.

Servir le peuple a fait l’objet de plusieurs critiques, non seulement dans la presse littéraire, mais aussi les quotidiens à grand tirage comme Libération. Toutes ces critiques sans exception soulignent le fait que le roman a été interdit de publication en Chine, notamment parce que ce récit plein d’humour ternit la mémoire de Mao Zedong. Les critiques soulignent également la licence sexuelle du roman, chose peu commune en Chine. Mais aucune d’entre elles n’a relevé le fait que Servir le peuple, sous le couvert d’une parodie de la Révolution culturelle maoïste des années 1960, est aussi une magnifique histoire d’amour entre un homme et une femme de condition différente, unis pendant plus de deux mois par une passion amoureuse qui marquera leur vie à jamais. Et personne n’a relevé aussi le fait que l’auteur, lui-même un activiste de cette période bénie de l’extrême gauche, n’a pas succombé à la tentation de séparer le cœur du corps, l’amour de la sexualité: « Les jeux du sexe étaient presque devenus la substance et le but de leur vie. Ils avaient fait du sexe une chose à la fois banale et profonde, sans valeur ou d’une valeur inestimable, glorieuse ou méprisable, mais qu’ils ne pourraient jamais oublier » (p. 98). Servir le peuple est sans doute l’illustration de la dissidence chinoise en littérature, mais à mes yeux, c’est avant tout une belle histoire d’amour, une histoire à lire de toute urgence.

Yan Lianke est né en 1958 dans la province du Henan en Chine. Il a publié plusieurs romans et nouvelles, dont certains ont été couronnés de prix littéraires, notamment le prestigieux prix Lu Zun en 2000 et Lao She en 2004. En français, outre Servir le peuple, on peut aussi lire Rêve du village des Ding (2004) et le Passeur d’éternité (2007), disponible chez le même éditeur.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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