Nothomb: Stupeur et tremblements

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DANIEL DUCHARME   J’ai entendu parler d’Amélie Nothomb pour la première fois en 1997 pendant une partie de badminton que je fis, tout à fait fortuitement, avec une Française installée au Québec ou plutôt, devrais-je écrire pour me conformer à la rectitude politique, avec une Québécoise d’origine française, enfin, peu importe… avec une jeune fille dont j’ai oublié le nom depuis longtemps, ne l’ayant vue qu’une seule fois dans ma vie. Par contre, je n’ai pas oublié le fait qu’elle ne jurait que par Amélie Nothomb, cette romancière belge qui constituait pour elle une sorte de modèle. Je me souviens aussi que cela m’avait étonné, car j’aurais cru que les jeunes filles prenaient plutôt comme modèle des joueuses de tennis ou des vedettes du cinéma. Non, il reste encore des gens qui peuvent être atteints par la littérature, qui sont touchés par elle, même si les pages consacrées aux lettres ne cessent de s’amenuiser dans les quotidiens, du moins dans la presse québécoise. Quelques années plus tard, j’ai lu Métaphysique des tubes, un roman certes original mais qui ne m’a pas marqué outre mesure. Et voilà que, encore plus tard – mais pas plus tard qu’en ce début de juillet 2008 –, je lis Stupeur et tremblements, un roman qui a donné lieu au film du même titre réalisé par Alain Corneau et qui s’est vendu à quelque 500 000 exemplaires. Un succès colossal, donc. Je me demande si, plus de dix ans plus tard, la petite joueuse de badminton  «française» voue toujours un culte à Amélie Nothomb…

Stupeur et tremblements se déroule au Japon, un pays que la narratrice connaît bien, car elle y a passé son enfance. Elle a d’ailleurs gardé un souvenir idyllique de la civilisation nippone, une civilisation tout en finesse et en raffinement. Une fois devenue une jeune femme, elle concrétise son projet de revenir au Japon en décrochant un contrat d’un an dans une grande entreprise de Tokyo. Et c’est ici que débute ce roman.

Amélie-san se retrouve donc employée dans une grande société nippone. Une fois sur les lieux, elle constate rapidement que le sens de la discipline, si cher au Japonais, a cédé la place à l’arbitraire de l’autorité absolue de la haute hiérarchie. Par exemple, à sa grande surprise, on lui reproche de trop bien parler le japonais; cela indisposerait certains clients. On la confine alors dans des tâches au-dessous de sa condition. Dans ce monde dominé par les hommes, elle croit trouver refuge auprès de sa supérieure immédiate, Fubuki, une jeune femme de trente ans qui a réussi à se hisser au rang de cadre intermédiaire, chose rarissime, semble-t-il, au Japon.  Auprès de cette grande dame à la beauté saisissante, elle se sent bien: «Je savais moins que jamais quelle était et quelle serait ma place dans la compagnie Yumimoto. Mais je ressentais un grand apaisement, parce que j’étais la collègue de Fubuki Mori». Mais la narratrice n’obtiendra pas le soutien de Fubuki qui participe, encore plus que les autres, à faire d’elle le souffre-douleur de la compagnie, lui menant la vie dure, l’humiliant par tous les moyens, cherchant à lui démontrer – conclusion inéluctable – son «inaptitude au travail».

Mais toute Belge qu’elle soit, Amélie-san a parfaitement intégré les valeurs japonaises, notamment le sens de l’honneur qui, en l’occurrence, lui dicte de ne pas démissionner avant le terme du contrat, même si elle en est réduite à assumer l’entretien des toilettes des hommes de l’entreprise. Car la narratrice sait bien que l’échec est  la pire chose qui puisse arriver à un Japonais, et Japonaise, elle l’est jusqu’au bout des doigts – toute son enfance le lui rappelle.

À la fin du contrat, conformément à la tradition entrepreneuriale nippone, la narratrice rencontre chacun de ses supérieurs pour les informer qu’elle quitte l’entreprise, ayant compris qu’elle était inapte à la servir. Elle va même jusqu’à leur exprimer sa gratitude pour cette prise de conscience… Bien entendu, personne n’est dupe, mais chacun acquiesce, respectant celle qui s’est montrée à la hauteur des valeurs nippones et qu’il considère dès lors comme l’une des leurs… En témoigne une lettre de Fubuki qu’Amélie reçoit, quelques années plus tard, alors qu’elle vient de publier son premier roman, lettre rédigée en langue japonaise, un détail qui ravit Amélie-san plus que tout le reste.

Que dire de Stupeur et tremblements? Un roman ambigu à plus d’un titre. Ambiguë comme la relation qui se tisse entre la narratrice et la superbe Fubuki Mori, relation quasi malsaine, non pas parce qu’elle est teintée d’homosexualité, mais parce qu’elle évoque, de manière plus ou moins larvée, le sado-machisme. Ambiguë aussi comme la relation que l’auteure entretient elle-même avec le Japon, pays de l’enfance qui vieillit mal… À ce titre, la société japonaise en prend pour son grade, comme en témoigne ce passage: «Et en dehors de l’entreprise, qu’est-ce qui attendait les comptables au cerveau rincé par les nombres? La bière obligatoire avec des collègues aussi trépanés qu’eux, des heures de métro bondé, une épouse déjà endormie, des enfants déjà lassés, le sommeil qui vous aspire comme un lavabo qui se vide, les rares vacances dont personne ne connaît le mode d’emploi : rien qui mérite le nom de vie». Au fond, Stupeur et tremblements n’est peut-être qu’un gigantesque règlement de compte que tout individu, lors de son passage de l’adolescence à l’âge adulte, doit mener pour acquérir la maturité nécessaire à la poursuite de ses projets. Dans le cas d’Amélie Nothomb, ce fut le Japon. Pour d’autres, cela peut représenter n’importe quel événement dont il faut se libérer, d’une manière ou d’autre, pour atteindre la sérénité.

Jusqu’en 1947, le protocole japonais imposait, en présence de l’empereur, de s’adresser à lui avec stupeur et tremblements pour marquer sa révérence. C’est en quelque sorte ce que l’auteure a fait en commettant ce roman. Pour la dernière fois.

Née à Kobé, au Japon, en 1967, Amélie Nothomb a grandi au sein d’une bonne famille de la société belge. Fille d’un ambassadeur, elle a vécu dans plusieurs pays d’Asie et d’Amérique avant de revenir s’installer en Belgique à l’âge de dix-sept ans. Son premier roman – Hygiène de l’assassin (1992) – rencontre un énorme succès. On trouvera la liste de ses autres romans en consultant la notice que lui consacre Wikipédia. Stupeur et tremblements  s’est vu décerner le Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999.

Amélie Nothomb. Stupeur et tremblements. Paris, Albin-Michel, 1999.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

Une pensée sur “Nothomb: Stupeur et tremblements

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    12 juin 2016 à 6 06 11 06116
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    A l’époque, j’avais beaucoup apprécié ce roman…le teste, les tuyaux…ne m’ont guère inspiré..impossible d’aller jusqu’au bout… Personne n’écrit mieux que quand l’évènement a eu lieu concrètement. Le reste n’est que broutille !

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