OÙ VA LE VENT (Raymonde Cloutier)

Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, À compte d’auteur, Laval, 336 p [Édition originale: 2007].

YSENGRIMUS     On nous présente ici la Grande Noirceur par le petit bout de la lorgnette. Michel Cloutier a une terre, une carrière de pierres et un moulin à scie à Saint-Octave-de-Métis, dans le Bas Saint-Laurent. Il est marié depuis 1910 à Eugénie Charest. C’est un mariage rural tout ce qu’il y a de plus conforme, dans le dispositif traditionaliste du Québec d’antan. Ils seront mariés trente ans. Mais le mariage est infécond et, imperceptiblement, cela le mine. Arrive, à la toute fin des années 1930, une jeune fille engagée de vingt printemps, Marguerite Proulx. Entre la jeune femme fraîche, vive et délié, qui respire déjà une modernité encore à venir, et son employeur de trente ans son aîné, ce sera le coup de foudre. Ils vivront de beaux et doux moments bucoliques inoubliables… dont l’effet se fait vite sentir. Marguerite est amanchée (enceinte).

Il s’agit donc ici de l’histoire véridique de Michel Cloutier et de Marguerite Proulx, un couple en union de fait, relocalisé de Saint-Octave-de-Métis à Grand-Remous (non pas en Outaouais mais bien toujours sur la rivière Métis, en Gaspésie). Or grand remous, c’est bien le mot car nous sommes maintenant dans les années 1940, dans le vaste diocèse de Rimouski, sous l’autorité unilatérale et ouvertement rétrograde de Monseigneur Georges-Alexandre Courchesne. Vite, le curé de Saint-Octave-de-Métis, le chanoine David Michaud, établira la jonction idéologique et pratique avec son évêché. Il faut dissoudre, intercepter, détruire ce couple illégitime. Il faut convaincre la jeune épivardée de donner son enfant en adoption, convaincre le cultivateur austère de chasser son employée, faire taire les rumeurs villageoises et, pour ce faire, mobiliser toutes les ressources sociologiques du bras ecclésiastique, afin de parvenir à ces fins fatales de rectifications conformistes. Une machine sinistrement huilée se met en marche.

Amour fou, prospective subconsciente, impunité élitaire, anticléricalisme rampant ou soucis désespéré de s’assurer une descendance (ce qui n’est plus possible avec une épouse quinquagénaire et inféconde), il est difficile de se représenter le corps de motivations de Michel Cloutier. Homme en bois brut de son temps, personnage terrible à sa manière, patriarche buté en devenir, il parle peu, n’écrit pas et reste insondable. Il est durablement désavantagé par le fardeau compromettant de ce lien extra-marital, qui est un fort facteur de discrédit, dans l’univers communal forclos de l’époque. Mais, en contrepartie, ce propriétaire terrien industrieux et actif reste partiellement avantagé par la force tranquille du patriarcat dogmatique de ce temps-là. Contre toutes attentes, il garde Marguerite Proulx, enceinte, dans sa maison de campagne. Un étrange ménage à trois, feutré et douloureux, s’instaure. Michel Cloutier, la rage au ventre, est catégorique. Il n’est pas question que son enfant, que ses enfants à venir (il en aura neuf avec Marguerite, entre 1941 et 1953) ne se retrouvent éparpillés, en adoption. Surtout, il n’est pas question d’occulter la réalité cruciale de sa paternité.

Discrétionnaires et discriminatoires, les blattes ecclésiastiques vont alors riposter, en méthode, de façon implacable, insidieuse et durable. Tout le dispositif bureaucratique de l’église catholique va se mettre en branle. Même le pape sera impliqué. Il confirmera très officiellement l’excommunication de cet illicite couple gaspésien. Le banc Cloutier dans l’église du village sera verrouillé. L’accès du couple stigmatisé et de leurs enfants aux sacrements (eucharistie, communion, mariages, funérailles) sera prohibé. Les documents baptismaux des susdits enfants seront systématiquement bizounés (on les enregistrera parfois sans noms de famille ou avec des mentions inanes comme née de parents inconnus et en grappillant des parrains et marraines de sac et de corde pour signer le registre). Tous les espaces de pouvoir que le clergé parasite de sa pesante emprise seront engagés dans l’action ostracisante systématique: chapelle, clinique, école, état civil. La vie du couple illicite en sera durablement perturbée. Ils seront forcés à vivre leur vie maritale et familiale au ban de la société. Pendant des années, le curé Michaud rencontrera périodiquement Michel Cloutier au sommet et le sommera de quitter Marguerite Proulx, de mettre ses enfants en adoption, de se confesser, et de rentrer dans le rang. L’homme et sa solide conjointe ne céderont pas. Ils finiront brisés, non pas par la calotte, instance infâme mais flageolante qui, elle aussi, marche graduellement à sa perte. Ils finiront plutôt brisés par la vie rude de ces temps difficiles et terribles, où gagner sa vie c’était souvent le pire moyen de la perdre.

Cet ouvrage poignant, dont l’écriture d’une grande fraîcheur respire la sincérité autobiographique la plus authentique, est une sidérante promenade au sein du contexte social de cette époque déterminante allant de l’entre-deux-guerres à la Révolution tranquille. Un passionnant regard crucialement féminin jeté sans concession sur une importante et douloureuse portion de l’histoire du Québec.

L’ouvrage contient aussi, en appendice, un petit recueil de 38 courts poèmes abordant notamment des thématiques de critique sociale (pp 310-331).

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Fiche descriptive tirée de l’argumentaire de l’ouvrage:

Où va le vent? L’histoire de Michel et de Marguerite, un couple ayant osé donner naissance à des enfants hors des liens du mariage. Témoignage révélateur de la réalité socio-économique québécoise au temps de la grande noirceur et de l’emprise du clergé catholique sur la vie quotidienne de la Gaspésie, il révèle les démarches de l’évêque de Rimouski, Georges Courchesne, et du curé, David Michaud, pour parvenir à l’excommunication de Michel et de Marguerite, le couple maudit. Toutes les histoires du monde ont leur zone d’ombre et le Québec n’y échappe pas.

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Raymonde Cloutier (2017), Où va le vent, Édition à compte d’auteur, Laval, 336 p.

Ouvrage disponible chez l’auteure

r-cloutier@videotron.ca

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3 pensées sur “OÙ VA LE VENT (Raymonde Cloutier)

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    16 octobre 2017 à 13 01 18 101810
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    Je viens tout juste de lire la recension du livre de Raymonde Cloutier. Elle est en tout conforme.

    Dommage toutefois que le texte de madame Cloutier contienne plusieurs erreurs de syntaxe et d’orthographe. La relecture est un outil de choix si l’on trouve important d’assurer la qualité de la langue écrite pour favoriser sa pérennité. Le français mérite certains égards compte tenu de sa fragilité en terre américaine.

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    21 octobre 2017 à 19 07 45 104510
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    J’ai été obilgé de laisser l’école à l’âge de treize ans pour m’occuper de mon père malade, ayez l’obligence de «passer sur mes fautes d’orthographes». Merci. Raymonde Cloutier

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      21 octobre 2017 à 20 08 35 103510
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      Bon, je viens encore de faire deux fautes: «obligée» et «obligeance»… bon, je devrais encore aller à la petite école… je ne m’excuse pas…

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