Ragon: La ferme d’en haut

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DANIEL DUCHARME   Le fait que La ferme d’en haut puisse être associé à un roman du terroir, un roman qui raconte la terre et ses vicissitudes, n’avait rien pour m’attirer. Mais en voyant le nom de Michel Ragon sur la couverture, je me suis souvenu que certains de ses livres – j’ignore lesquels, toutefois – figuraient dans les rayons de la bibliothèque d’une copine anarchiste, il y a longtemps, à Paris… Cela a piqué ma curiosité. Et puis la première phrase du roman – « Je ne sais pas si vous avez déjà eu quatre-vingts ans. C’est une sensation extrêmement désagréable » – a fait le reste. J’ai donc emprunté ce livre.

En effet, Gustave vient d’avoir quatre-vingts ans. Veuf depuis longtemps, son fils Alfred et sa bru exploitent cette ferme d’en haut située quelque part dans les collines de la Vendée d’avant la Deuxième guerre mondiale. Ils sont pauvres, certes, mais ils mangent à leur faim, même si la terre amène parfois son lot de misères et de calamités. Au soir de sa vie, Gustave contemple cette terre nourricière qui fait partie de son existence depuis toujours. D’ailleurs, à part un séjour dans l’est de la France qu’il a effectué dans sa jeunesse pour son service militaire et dont il garde un mauvais souvenir, il n’a jamais quitté cette terre, n’allant au village qu’à d’assez rares occasions. Gustave a un fils cadet qui a quitté très tôt la maison pour s’engager dans les fermes de la région car la terre, si féconde soit-elle, ne peut nourrir plus d’un enfant à partir d’un certain moment. Mais Ernest, ce fils plutôt rebelle, a finalement rejoint l’armée coloniale pour sillonner les routes de l’ancienne Afrique occidentale française. Ni le père ni le frère aîné ne l’ont revu depuis lors. Un jour, Ernest revient à la ferme, après plus de quinze années d’absence, accompagné d’une femme africaine du nom d’Aïcha, « une femme noire de peau comme on en n’avait jamais vue au village ». Et voilà que ce retour bouscule l’existence figée de la ferme. Si le vieil homme finit par être sous le charme de cette femme, d’autres la verront comme une sorcière, notamment la bru qui voit en elle une rivale.

J’ai aimé La ferme d’en haut, un roman qui raconte, dans cette Vendée d’entre les deux guerres, cette singulière cohabitation entre une femme blanche et une femme noire, un militaire obsédé par ses souvenirs d’Afrique, un paysan qui travaille du matin au soir et Gustave qui se découvre vieux, sans cesse étonné que la mort ne veuille pas de lui. Dans un style dépouillé, sans fioriture aucune, et qui va à l’essentiel, Michel Ragon fait de son roman un huis-clos familial fort différent de celui du Soleil des Scorta de Laurent Gaudé. En effet, chez Ragon, le petit monde des paysans vendéens s’ouvre au monde extérieur, lassant entrer une lumière qui les oblige à se remettre en question. C’est à tout le moins l’effet qu’a Aïcha sur le vieux Gustave, et ce à une époque – les années 1930 – qui ne prône pas vraiment la diversité culturelle. J’ai aimé aussi la compréhension qu’a Ragon du phénomène de ceux qui ont vécu quelque chose ailleurs mais qui éprouvent de la difficulté à vivre avec une fois revenus dans leur milieu d’origine. Le cas d’Ernest est patent à cet égard, notamment quand l’auteur déclare : « En quittant l’armée, il avait cru abandonner l’Afrique mais l’Afrique ne l’abandonnait pas […] L’Afrique pesait d’un tel poids sur Ernest qu’il avait besoin de s’en défaire en communiquant aux autres ses souvenirs et ses nostalgies » (p. 102).

Je vous recommande La ferme d’en haut de Michel Ragon, un très beau roman que vous lirez en deux ou trois heures mais qui vous laissera une impression durable, à la fois de nostalgie et d’étrangeté pour cette époque révolue.

Michel Ragon est né à Marseille en 1924 d’une famille vendéenne. Pendant l’adolescence, il vit à Nantes avec sa mère qui occupe un emploi modeste dans une maison de famille. Puis, self made man avant la lettre, il s’installe à Paris, fraie avec le  milieu des libertaires avant de s’intéresser aux arts et aux lettres. Il publie alors de nombreux essais, des ouvrages de critique d’art, des récits autobiographiques, des romans et deux recueils de poèmes: Cosmopolites (1954) et La peau des choses (1957). Parmi ses nombreux écrits, signalons L’accent de ma mère (1980), Les Mouchoirs rouges de Cholet (1984) et Le Roman de Rabelais (1994) qui ont remporté de nombreux prix littéraires.

Michel Ragon. La ferme d’en haut. Paris, Albin Michel, 2005.

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Daniel Ducharme

Né à Montréal, Daniel Ducharme est archiviste, éditeur, écrivain et webmestre du site elpediteur.com

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