UNE AGATE ROUGE SANG (Frédérick Maurès)

YSENGRIMUS                        Le petit village normand de Saint-Grappin abrite bien des secrets. Notre narrateur se retrouve dépositaire d’une mystérieuse agate rouge sang qui semble lui être parvenue de par l’action subtile et discrète de sa vieille voisine et amie, Madame Marie-Louise. La chose serait sans conséquence intellectuelle et matérielle particulière si ladite Madame Marie-Louise ne quittait pas un jour tout doucement la vie. Cela nous arrive à tous, me direz-vous, et Madame Marie-Louise, dame âgée calme, hiératique et respectable, qui aime tendrement notre narrateur depuis la toute petite enfance de ce dernier, ne commet rien d’original en sa bourgade tranquille de par l’avènement fatal de sa discrète disparition. Voire.

Le premier froncement de sourcil de notre narrateur (et le nôtre) va se manifester en rapport avec les conséquences testamentaires de la disparition de cette vieille dame qu’il aime tant. Né lui-même en 1939, notre narrateur connaît sa maman mais il ne connaît pas son papa. Et au moment du décès de Madame Marie-Louise, il vit sa petite vie avec son épouse. Il ne se soucie en rien des questions successorales concernant Madame Marie-Louise. Celle-ci a des neveux et des nièces, ils hériteront de sa jolie ferme de campagne et du barda corollaire, et ce sera la fin de ce petit drame villageois des tendresses et des tristesses. Tout au deuil senti, engendré par la perte de sa grande amie Madame Marie-Louise, notre narrateur ne s’attend pas à ce qui l’attend. Une convocation notariale.

Codicille de dernière minute ou arrangement songé et lointain, il s’avère que Madame Marie-Louise lègue quelque chose à notre narrateur abasourdi. Et pas une petite chose encore. Un appartement parisien, rien de moins. Alors, là, c’est peut-être un peu la fortune mais c’est certainement beaucoup le mystère. Quand nous nous rendons dare-dare audit apparte, en compagnie de notre narrateur, c’est pour découvrir que personne n’y a mis les pieds depuis 1943. Le concierge d’époque, puis son fils ayant hérité de la charge, faisaient suivre le courrier de Madame Marie-Louise et il assurait l’intendance de l’immeuble, sans jamais mettre les pieds dans la propriété de la vieille dame disparue, conformément aux consignes de cette dernière. Et cela dure depuis soixante-quatorze ans (nous sommes en 2017, quand notre narrateur palpe son étrange héritage). L’apparte en question est donc une sorte de sanctuaire pantruchard défraîchis, figé et tragique des années de l’Occupation. Car, pour en rajouter, il y a des taches de sang séché sur la moquette. Et dans la bibliothèque, oh, oh… il y a des ouvrages de Brasillach et de Drieu la Rochelle…

Il y a aussi une petite cassette contenant des piles de lettres. Submergement émotionnel et ouverture d’un jeu cliquetant de tiroirs philologiques à réminiscences. La bonne Madame Marie-Louise du village a —probablement comme toutes les bonnes Madame Marie-Louise de villages— un passé intense, tumultueux, mystérieux et magnétisant. Occupation et Nazisme oblige, il s’agit donc ici d’un mystère historique qui soulève et ravive la séculaire lutte du Souverain Bien contre le Souverain Mal. Pas de demi-mesure dans l’univers disparu de Marie-Louise. On connaît le topo et on l’assume sereinement. Les Nazis comme héritage littéraire sont rien de moins qu’un vecteur moral. Je ne vais pas vous faire un dessin. On entre dans le monde des questions éthiques aussi cardinales qu’insoutenables. Qui a fait quoi? Qui était dans quel camp? Qui a survécu intact, qui a survécu esquinté et qui en est mort? Selon quelles modalités tragiques se sont déployées toutes ces péripéties minuscules de la radicalité ordinaire? À mi-chemin entre roman policier et roman historique, se pose maintenant la question de la reconstitution des faits, de la mise en perspective d’une documentation écrite, de la sécurisation d’une vieille scène de crime, de l’interrogatoire en forme d’interrogation interrogative des vieux enfants, des anciens voisins, des témoins de témoins… Round up the usual suspects

Cristallisation du souvenir et relecture des faits. Angle inédit aussi. C’est que le monde évoqué ici est un monde de femmes et Frédérick Maurès nous donne à lire un parcours du combattant qui est de fait un parcours… des combattantes, des guerrières, des résistantes, des amantes, des mères, putatives ou effectives, des instances morales femmes. Les femmes ne font pas la guerre comme les hommes. Elles y engagent tout leur être aussi, mais pas de la même manière. Amour, passion, déception, trahison, conflit, folie, jugement moral. La femme en guerre œuvre au Souverain Bien… en toute discrétion, en toute puissance, et en toute simplicité. Et cela la détruira, si nécessaire.

Notre narrateur se croira initialement en quête des lambeaux épars d’une vérité historique anecdotique et curieuse. Il découvrira graduellement qu’il œuvre en fait, sous la houlette posthume de la toute tutélaire Madame Marie-Louise, à la formulation fondamentale de la signification principielle de sa propre existence. La teinte vive et retorse de la petite agate rouge sang est loin, très loin, d’être exclusivement décorative.

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Frédérick Maurès, Une agate rouge sang, Montréal, ÉLP éditeur, 2019, formats ePub ou Mobi.

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