126. Albia perfida

Dans le langage courant, au Québec, les Anglais sont des crosseurs . « Crosseur », de l’argot américain « doublecross » , pour désigner un traître, un transfuge, un agent double, un escroc, quelqu’un qui renie sa parole ou, plus généralement, quiconque vous a roulé dans la farine et berné comme un enfant. Avec circonstances aggravantes, le crosseur devient un « maudit crosseur » ou, au superlatif, un « ‘Osti de crosseur ». Le crosseur, en Québécois, est l’être perfide.

Idiosyncrasie d’un peuple conquis ? Pas tout à fait, car il y a quelques siècles que tout le monde le dit. Les Allemands, les Français, les Espagnols ont brandi à tour de rôle le poing contre l’Angleterre traîtresse – – la Perfide Albion – – en proportion directe du nombre de fois où celle-ci les a roulés dans la farine. Au moins depuis le Marquis de Ximenez en 1793, mais la rumeur publique se plait à faire remonter le sobriquet à Jules César, permettant de parler de « Albio perfida », ce qui fait tout de même plus chic que de déblatérer contre ces « ‘osti de crosseurs, les Anglais », comme le font sans doute dans leur propre slang ce matin, à Washington, George W. et ses sbires.

Moi, j’aime bien les Anglais. Ils sont polis, les Anglaises ont de longues jambes, ils ont tout dit avant tout le monde et les Lumières se sont allumées en Angleterre bien avant la France – – voir Bacon, Hobbes, Locke et compagnie…. Et à part ça, ils gagnent! Ils gagnent presque toujours. Rien ne décrit mieux l’Angleterre que cette petite phrase dans le film Beckett :  » L’honneur de l’Angleterre ? L’honneur de l’Angleterre, c’est d’obtenir ce qu’elle veut ! » Crosseurs ? Tut, tut ne soyez pas jaloux !

Le problème, c’est qu’on ne sait pas toujours ce que l’Angleterre veut. Ainsi, il y a deux jours, deux militaires anglais déguisés en Arabes ont ouvert le feu sans provocation à Basra, en Irak, sur une foule de civils et des policiers irakiens. Manque de pot, on les a attrapés et identifiés. On les a emprisonnés. Comme même Lawrence of Arabia pourrait avoir une faiblesse si on lui parlait brutalement, il était urgent de ne pas les laisser soumettre à un interrogatoire en règle.

Que font les Anglais ? Deux blindés, quelques soldats et « Hop, mates, on va chercher Tommy ! ». Les potes sont libérés. On discutera après. Si on veut leur poser des questions, il faudra envahir l’Angleterre, ce qu’on n’a pas fait depuis environ 1 000 ans. Je suis intimement convaincu que, s’il s’était agi des Américains versión Bush, on aurait fait une conférence de presse pour dire qu’on ne connaissait pas ces deux types ou, plus simplement, qu’une bombe « intelligente » aurait fait disparaître le poste de police au complet, avec les potes compromettants, tous les témoins et quelques civils irakiens traîtreusement déguisés en dommages collatéraux. C’est pour ça que je respecte les Anglais.

Je respecte Blair – – dont je trouve au demeurant la politique absolument ignoble — parce que si leur présence en Irak est une infamie, ils vont sans doute au moins en obtenir ce qu’ils veulent et ils ont l’intelligence de la solidarité ostentatoire. C’est rafraîchissant après les caracolades des Américains qui perdent 2 000 hommes en Irak sans résultats évidents, pendant que le tiers des policiers de New-Orleans désertent quand on a vraiment besoin d’eux.

Cela dit, on ne sait pas ce que veulent les Anglais. On ne saura jamais pourquoi ils ont fait tirer leurs hommes sur des civils et des policiers irakiens — n’en tuant aucun, d’ailleurs — ce que seul peut expliquer qu’on ait pris bien soin de ne tuer personne. Pourquoi ? On ne saura pas, non plus, pourquoi ils ont été capturés, et capturés « quelque temps » après l’incident. Un bout de tunique qui sort du burnous ? On avait certainement pris les plus habiles pour cette mission spéciale, les aurait-on capturés s’ils n’avaient pas voulu être capturés ? L’opération pour les libérer aurait-elle pu être mené si vite et sans aucunes pertes, si elle n’avait pas été préparée minutieusement au départ ?

Qu’est-ce que cette histoire du gouvernement irakien qui dit bien fort – – mais en prenant bien soin que ça paraisse du bout des lèvres — qu’il n’en veut pas du tout aux Anglais de tirer sur ses gens, pendant que la police locale donne des entrevues pour dire qu’ils sont furax ? Qu’est ce que c’est que toute cette histoire de fous ? Un piège pour démasquer des insurgés au sein de la police ? Une manoeuvre pour calmer un peu la guerre civile entre Sunnites et Shiites, en prouvant que ces derniers ne sont pas les amis de la coalition qu’on prétend ? Une opération charme pour le public anglais qui, sans le dire, bien sûr, va adorer cet épisode tout autant que la guerre des Malouines ? Toute explication simple ici, est bien simpliste.

La seule chose dont on peut être certain, c’est que ce n’est PAS une histoire de fous. La seule autre chose dont on peut être – à peu près — certain, c’est que cette escarmouche a été menée sans une participation américaine : elle porte la signature Albio Perfida. Je dis « à peu près ». parce qu’il y a une autre variante. Et si c’était les Américains qui avaient poussé les Anglais à cet attentat et qui avaient facilité la capture des agents ? En ce cas on a un motif plus « simple » : créer en malaise entre les Anglais et les Shiites, de sorte que, dans l’après-guerre, les Anglais ne reprennent pas, dans un sud de l’Irak shiite devenu autonome, l’influence que l’Angleterre a toujours exercée dans cette région. Dans le sud de l’Irak, mais aussi en Iran, aussi shiite, et qui va bientôt avoir bien besoin d’amis.

Je n’en sais rien. Tout ça est de la politique-fiction. Il reste que des Anglais déguisés en Arabes ont tiré sur la foule à Basra. Pourquoi ? Si vous avez une explication, dites-la moi. Dans les jours, les semaines et les mois qui suivront, on va voir changer des choses en Irak ou en Angleterre. Il sera intéressant de suivre le fil conducteur et de découvrir, a posteriori, à quoi a bien pu servir cette opération. Dans le « Matin des magiciens », Louis Pauwell nous dit que, « au niveau du cosmique, seul l’incroyable a une chance d’être vrai ». Les Anglais, c’est un peu la même chose. Crosseurs, va !

Pierre JC Allard

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