135. Les boucs émissaires

En septembre dernier, je disais aux Juifs que je les aimais. Aujourd’hui, je ne les aime pas. Préjugé ? Je ne suis pas porté par un préjugé, mais je porte un jugement. Mon jugement est que ceux qui bombardent des enfants sont des meurtriers. Je n’aime pas plus les Juifs au Liban que je n’aime les Russes en Tchétchénie ou les Américains en Iraq. Quand ils cesseront de bombarder des enfants, quand ils le regretteront, alors, n’ayant pas de préjugés, je pourrai recommencer à les aimer. Pas avant.

Il y a maintenant une semaine qu’Israël tue des civils et détruit systématiquement les infrastructures du Liban. Pourquoi ? Pour trouver deus soldats enlevés par le Hezbollah ? Détruire des ponts et des centrales électriques ne facilitera pas leur recherche. Pour empêcher des tirs de missiles sur HaÏfa ? Pourquoi alors viser Beyrouth, loin au nord de la zone d’où la portée de ces missiles exige qu’ils soient tirés ? Pourquoi ce pilonnage intensif, bête et méchant dont les images rappellent celui du ghetto de Varsovie ?

Il y a une semaine qu’on tue des innocents. Ça pourra durer longtemps, puisque les Américains, qui seuls pourraient y mettre fin, semblent plutôt y trouver intérêt, comme s’il y avait quelque chose à apprendre de ce massacre aux airs d’exercice militaire. Qu’est-ce que cache cette stupide intervention ? On nous le dira dans 10 ou 20 ans, peut-être jamais. La raison d’État. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a d’autres buts que ceux qu’on nous dit.

Si les Israélis avaient vraiment eu pour objectif de récupérer leurs soldats, ils auraient négocié un échange de prisonniers, comme ils l’ont fait maintes fois par le passé. Une concession qui ne leur coûte rien, puisqu’ils n’ont qu’une rafle à faire à Gaza pour en refaire le plein. S’ils n’avaient voulu qu’arrêter les tirs du Hezbollah, ils auraient pu le faire autrement, avec le plein soutien de la communauté internationale, en s’acquittant de quelques formalités préliminaires.

Quelles formalités ? D’abord, demander poliment au Liban de faire cesser ces tirs en provenance de son territoire. Si le Liban s’en déclare incapable, demander aux Nations Unies de le faire dans les 30 jours. Si les tirs continuent, demander au Liban la permission de pénétrer en territoire libanais pour les faire cesser.

Si le Liban refuse, alors, mais alors seulement, après un ultimatum à Beyrouth avec copie à Kofi Annan, une longue colonne de blindés israéliens entre au Liban et progresse, en ne faisant qu’un un minimum de dommages matériels et en ne tirant que sur ceux qui leur tirent dessus. Ils n’auraient pas été nombreux à le faire.

L’écrasante supériorité d’Israël en équipement et dans ce type de combats aurait fait que leurs forces n’auraient essuyé que peu d’attaques et n’auraient eu aucune difficulté à y résister. Quand on se serait opposé sérieusement à leur avance, une intervention aérienne bien ciblée serait venue à la rescousse. Comme les Stukas sur les Flandres en 1940, pas comme les Lancasters sur Dresde en 1945.

L’objectif ? Occuper la zone d’où partent les tirs de missiles jusqu’à ce que les rampes de lancement aient été détruites et ne quitter le territoire que pour y être remplacé par l’armée libanaise ou une force internationale crédible. Qui aurait pu blâmer Israël ?

Pourquoi ne pas avoir fait ça ? Pourquoi, à moins que l’objectif n’ait été justement de détruire ? L’opération israélienne ne se comprend que si l’on VEUT détruire. Pour tester de nouveaux équipements ? L’Iraq est là pour le faire. Pour détourner l’attention, alors ? Pour provoquer ? C’est sans doute sans cette direction qu’il faut chercher.

47 morts hier à Bagdad, mais ça ne vaut plus qu’un entrefilet dans les journaux : le Liban a pris toute la place. Justement parce que ce sont des enfants… Et si le Hezbollah s’énerve, une riposte de missiles longue portée sur Tel-Aviv, quelques enfants  – Juifs, ceux-la ­ – saignant sur les écrans de Fox et de CNN et l’Amérique s’émeut. L’Iraq passe aux oubliettes et Bush a son Sénat républicain en novembre.

Évidemment, il y a des dommages collatéraux. Quelques centaines de civils innocents au Liban, quelques dizaines peut-être en Israël, mais aussi, ce qui n’est pas négligeable, la sympathie renaissante pour Israël qui va en sortir gravement blessée.

Il n’y a rien de plus bête que le racisme. Rien de plus abject que de le fomenter. La plus pernicieuse des escalades qui résultera de ce massacre au Liban, ce n’est pas une intervention de la Syrie ou de l’Iran – hypothèse saugrenue, vu le déséquilibre des forces – ce sera une bien prévisible recrudescence de l’antisémitisme dans le monde. Bien de gens, partout dans le monde, vont se dire qu’une part de tout argent dépensé dans un magasin juif, où que ce soit, sert probablement à soutenir financièrement Israël et donc à financer les bombes sur les enfants du Liban.

Quelqu’un, quelque part, a misé sur l’indéfectible appui de la communauté juive internationale à Israël et sciemment sacrifié en cette affaire les intérêts de cette communauté juive dont le coeur et le cerveau sont encore dans la diaspora. La diaspora n’est pas protégée par des blindés ; elle l’est par le respect et la sympathie qu’elle inspire. Cette guerre, dont son appui à Israël la fait juger complice, ne lui attire ni respect ni sympathie

Cette intervention d’Israël au Liban est si ostensiblement bête et méchante, si néfaste pour l’image de la communauté juive, qu’elle force à se poser deux questions :

1) Le gouvernement actuel des USA a-t-il, pour des raisons de petite politique intérieure américaine, instrumentalisé Israël et fomenté ce massacre au Liban sans se soucier de l’odieux qui en rejaillirait sur la communauté juive, attribuant ainsi une fois de plus aux Juifs un rôle de bouc émissaire ?

2) Si, plutôt qu’Olmert, c’est Ariel Sharon qui eut encore été là, aurait-on pu manipuler ainsi le vieux renard et le pousser dans ce piège à cons ?

Il est bien malencontreux, Sharon s’ajoutant à Rabin, qu’un deuxième leader israélien ait été frappé par le destin et mis hors-jeu précisément au moment où il semblait vouloir vraiment engager un dialogue pour la paix. Quel malheureux hasard. Blâmons le hasard. Il serait hasardeux de blâmer ceux qui tirent profit du conflit en Palestine.

Pierre JC Allard

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