13.Le marché de l’or gris

1. LE PRIX DU PARCHEMIN

L’éducation gratuite nous coûte bien cher. Et encore, il y a l’enseignement privé qui porte une bonne part du poids au primaire, au secondaire et même au collégial. Quand à l’université, nous avons flirté avec la gratuité, mais nous l’avons aujourd’hui moins que jamais.

Non seulement l’État dépense-t-il une fortune pour l’éducation universitaire, mais l’étudiant aussi investit des sommes énormes en livres, en transport, et en manque à gagner. Et ça ne sera pas mieux, ça sera pire! Le ministre Ryan, dont personne ne met en doute la rectitude ni la fermeté – il est à la fois le sabre et le goupillon du régime Bourassa – a mis à profit son passage à l’éducation pour faire passer le dégel des frais de scolarité et équilibrer un peu mieux le budget de l’État… en déséquilibrant un peu plus celui du monde ordinaire. Il en coûtait, il y a cinq ans, 225 $ par trimestre pour faire la Médecine à Laval; en 1990, 575 $; dans 5 ans, il en coûtera sans doute le double.

Les diplômes vont coûter de plus en plus cher. Valent-il cet investissement pour ceux qui auront mis à les obtenir des milliers de dollars durement gagnés et des années de leur vie? Si on compare le salaire moyen annuel d’un universitaire, un médecin par exemple, à celui du travailleur ordinaire, ça ne fait aucun doute: on parle de 138 000 $ au lieu de 28 000 $ !

Ceci est d’autant plus vrai qu’il n’y a pratiquement pas de médecins sans travail, alors que les travailleurs ordinaires, quand on tient compte du chômage et du BS, il y en a un sur 5 qui n’a pas d’emploi! Le parchemin coûte cher, mais il vaut son prix..


2. LA SCIENCE HÉRÉDITAIRE

Il le vaut: c’est le nouveau titre de noblesse. Avant la Révolution Française, on se vendait et on se léguait des charges; on n’était pas seulement duc ou marquis de père en fils, mais aussi, bien souvent, fermier général ou percepteur d’impôts parce que son père l’avait été. Il n’y a pas que la noblesse qui était héréditaire, mais aussi la pauvreté. C’est d’ailleurs en grande partie pour ça qu’il y a eu la Révolution Française…

Un branle-bas un peu futile sur ce plan, puisqu’au lieu de léguer la noblesse, ou les charges qui permettaient de devenir riches, on se contente maintenant de transmettre l’argent. L’argent qui permet d’en faire d’autre… et aussi d’accéder à cette nouvelle noblesse: la connaissance.

Aujourd’hui, deux siècles après la Révolution Française, Y % des universitaires sont fils d’universitaires alors que seulement Z % des fils d’ouvriers le sont. C’est la connaissance, la nouvelle noblesse, qui est devenue héréditaire. Tant que notre éducation universitaire ne sera pas devenue accessible également à tous, pauvres comme riches, cette égalité des chances dont on parle tant dans notre société restera une fumisterie.

Pour que notre société soit juste, il faudrait donc non seulement éliminer entièrement les frais de scolarité, mais aussi fournir tous les livres gratuitement et payer un salaire à l’étudiant! Or l’ État – (c’est à dire en bout de comptes, vous et moi) – n’avons pas les moyens de prendre en charge ces milliards de dollars supplémentaires qu’il faudrait pour assurer un véritable accès à l’éducation aux pauvres comme aux riches.


3. LE PRET A LA GROSSE

Nous n’avons par l’argent nécessaire pour assurer cet accès aux jeunes qui sont présentement aux études universitaires. Encore moins à tous les autres jeunes qui n’ont pas d’emploi et qui décideraient de revenir aux études si nous offrions ce service, pour obtenir à la fois un salaire et un statut pas mal plus intéressant que le B.S.

D’ailleurs, de quel droit nous limiter aux jeunes? Pourquoi les adultes sans emploi ne viendraient-ils pas eux aussi frapper à la porte de l’université pour acquérir, tout en touchant un salaire, qui une maîtrise en art étrusque, qui un doctorat en littérature médiévale? Créer l’égalité des chances par un salaire étudiant universel est une solution irréaliste.

La solution n’est pas de donner la formation universitaire, mais de mettre à la disposition de ceux qui y trouvent profit – c’est-à-dire aux étudiants eux-mêmes – les sommes dont ils ont besoin pour en absorber le coût, de sorte que même le plus pauvre, s’il a du talent, y ait accès aussi facilement que le plus riche des fils de familles.

Prêt étudiant, dites-vous? On peut dire… mais en soulignant que nous parlons d’une somme suffisante pour que l’étudiant puisse étudier à plein temps, assumer le coût réel de sa formation universitaire – (13 000 $ par année en moyenne) – être autonome, et ne pas vivre en-deçà du seuil de la pauvreté. Nous parlons donc de 27 500 dollars par étudiant par année. Un prêt à la grosse aventure…! Qui, sauf un bon père de famille (riche!), ferait confiance à un étudiant pour cette somme? Et offrir un tel prêt à nos 124 000 étudiants à plein temps, c’est 3 500 000 000 $ par année!


4. EN BON PERE DE FAMILLE

Qui sauf un bon père de famille… Amusant, car la loi exige justement des administrateurs de nos institutions financières qu’ils agissent « en bons pères de familles », dans le sens d’une gestion prudente mais diligente des capitaux qu’ils ont en mains….!

Il y a bien longtemps que le monde ordinaire sait qu’il n’y a pas de meilleur placement que de payer des études à ses enfants. Mais sait-on ce que vaudrait, pour un investisseur, un prêt qui lui accorderait une participation dans les revenus à venir d’un universitaire? Voyons le passé.

12 500 dollars, investis il y a 35 ans en obligations du Canada, au taux de cette époque, vaudrait 98 000 dollars aujourd’hui. Le même argent, placé alors dans une propriété immobilière à Montréal, vaudrait aujourd’hui en moyenne 197 000 $, soit un retour de 8,2 % sur l’investissement.

Mais si en 1956, un généreux mécène avait offert à un étudiant en médecine de lui verser 2 500 $ par année pendant 5 ans – (somme alors bien suffisante pour vivre et étudier) – moyennant quoi celui-ci aurait accepté de verser à son bienfaiteur pendant 10 ans, commençant 25 ans plus tard, un montant annuel égal à 20 % de son revenu, quel aurait été le résultat?

Sachez que le généreux mécène, qui aurait financé à l’époque le jeune étudiant a la hauteur de 2 500 dollars par année de 1956 à 1961 aurait touché 280 000 $ entre 1981 et 1991, soit un retour bien supérieur sur son argent! C’est le mécène qui aurait fait vraiment un placement de « bon père de famille ». Rien ne vaut le placement sur matière grise: l’or gris.


5. GÉNIES EN GERBES

Mais oublions le mécène et parlons des financiers. Aucun investisseur sérieux ne financera un étudiant. Pour s’intéresser à l’or gris, il faudra que, comme un assureur, il ait les grands nombres de son coté. On ne financera donc pas nos petits génies un à un… mais en gerbes.

Parce qu’on ne sait pas si ce jeune adolescent charmant, premier de sa classe et en bonne santé, ne mourra pas dans 5 ans d’un cancer ou d’un accident, ne deviendra pas un escroc, ne fera pas banqueroute, ne décidera pas de consacrer sa vie aux lépreux ou ne deviendra pas tout simplement paresseux. On ne sait pas ce que fera Jean Dupont. Pas assez, en tout cas, pour lui prêter un quart de million!

Mais ce que nous ne savons pas pour Jean Dupont, nous le savons avec une certitude raisonnable en ce qui a trait à sa classe de première année de médecine. Nous ignorons combien nos médecins gagneront dans 30 ans, mais nous savons que leur revenu moyen sera bien plus élevé que celui de la moyenne des travailleurs; à moins qu’on n’ait alors supprimé toutes les inégalités… auquel cas tout autre investissement serait encore plus précaire qur l’or gris, car nous aurons toujours besoin de ceux qui savent. Placer à 30 ans est toujours risqué; mais miser sur le savoir est le plus sûr des risques à long terme.

Que les génies s’offrent en gerbes, et on ne manquera pas de « bons pères de famille » pour financer tous ceux qui n’auront pas eu la chance d’avoir des pères investisseurs. Il suffira que le gouvernement fasse un minimum pour favoriser la mise en marché de cette nouvelle valeur refuge.


6. LA BOURSE DES CERVEAUX

L’État doit faire un minimum d’efforts. D’abord, édicter une loi d’exception, excluant de toute faillite éventuelle la part du revenu futur de l’étudiant assignée au financier; il ne faut pas que celui-ci soit à la merci d’une manoeuvre d’évasion. Aussi, une loi qui limite – par exemple à 25% sur 15 ans – la part de son revenu futur qu’un étudiant peut ainsi céder: il ne faut jamais, en effet, que celui-ci cesse d’être le principal intéressé à sa propre réussite.

Ceci fait, encourager les activités de « courtiers » dont le rôle consistera à réunir un certains nombre d’étudiants, à monter le dossier psychosocial et académique de chacun, et à former ainsi des groupes dont les revenus futurs constitueront en bloc la « valeur » dans laquelle le financier achètera une participation.

Certains groupes seront composés uniquement d’étudiants en médecine, ou en génie, d’autres d’individus de formations variées. Certains groupes offriront une part minime du revenu futur, d’autres voudront le maximum autorisé. Mais le but sera le même: offrir un revenu fixe à l’étudiant au cours de ses années d’études, en échange d’une participation à son revenu, au cours des années de sa carrière durant lesquelles nous savons qu’il touchera les plus forts revenus.

La participation du financier sera un titre négociable qui, au cours des ans, pourra prendre de la valeur ou en perdre, comme n’importe quelle autre obligation à terme, selon la façon dont évoluera la carrière des profession-nels participants. La bourse des cerveaux sera un marché actif.


7. LE BON GRAIN ET LES FLEURS

Le marché de l’or gris établira aussi de façon pragmatique la valeur d’une formation. Etre étudiant en Lettres, ou en Droit, vaudra un revenu immédiat qui sera le résultat de l’opinion qu’on aura des espérances de gains futurs d’un titulaire de ce type de parchemin. Même chose pour les étudiants de toutes les autres disciplines, et certains ne trouveront pas facilement preneurs. Un indice que le besoin social pour ce genre de diplômés n’est peut-être pas évident.

Mais il ne faut pas penser que seuls médecins et ingénieurs trouveront preneurs. Quand on parle d’or gris, comme d’or noir ou de l’or tout court, il y a des placements risqués mais qui rapportent gros. Un seul « gagnant », dans le domaine des arts ou du sport, rapportera bien plus que toute une promotion d’ingénieurs! Il n’y a pas que sur les denrées « utiles » qu’on peut gagner: on peut aussi faire un fric fou sur les orchidées…

Comme dans tous les autres secteurs de l’investissement à long terme, il faudra du flair pour trouver le bon filon d’or gris. Mais les investisseurs ne manqueront pas et, avantage non négligeable, on aura créé un lien d’intérêt commun entre ceux-ci et ceux qu’ils auront financés: une bonne occasion de ramener un peu d’aide et de paix entre les générations.

2 pensées sur “13.Le marché de l’or gris

  • avatar
    19 juillet 2009 à 9 09 10 07107
    Permalink

    l’«Or Gris»!

    Il n’existe probablement pas de meilleur terme pour faire comprendre au Peuple qu’aucun jeune ne devrait quitter l’école avant, au strict minimum, l`âge de 20 ans et ce, sous aucun prétexte.

    Cependant, le modèle éducationnel tel que nous le connaissons nous provient du Moyen-Âge alors que les conditions de vie n’étaient nullement comparables à aujourd’hui. Pourtant, nous sommes toujours contraints de nous trouver une voie pour notre avenir a travers un univers de possibles. Le jeune doit choisir a 16 ans un programme collégial qui, au terme de plusieurs longues sessions, l’entrainera peut-etre vers un métier qui ne l’intéressera peut-être meme plus avant qu’il ne soit diplômé.

    Avec un taux de décrochage avoisinant les 50% chez les garcons avant le secondaire 5, il est URGENT de calculer les pertes en à long terme occasionnées par ce système qui, au lieu d’orienter le jeune vers un épanouissement personnel maximal, l’enferme 8 heures par jour dans un local sur une chaise et faisant face a un enseignant.

    Premier point : les jeunes garcons au Québec ne sont peut-être plus aussi sages et pondérés que ceux qui ont été élevés par nos grands-parents. Les familles unies du passé sont depuis longtemps éclatées et les garcons ont de plus en plus de difficulté à se trouver un modèle masculin idéal. Si en plus on coupe dans l’éducation physique, on se retrouve devant un paquet de petites bombes à retardement qui exploseront avant d’obtenir un simple DES.

    Loin de croire que tous les jeunes ont le potentiel de devenir de bons médecins, je crois que s’il doit être orienté vers un emploi en manufacture, plutôt que de le laisser quitter les classes à 14 ans, on devrait le laisser se défouler dans des activités sportives structurées, dans des cours de musique ou même dans le domaine artistique s’il le faut afin de lui démontrer que même si on ne trouve pas d’utilité à calculer un cosinus, on peut tout de même développer des connaissances, voire même une expertise dans quelque chose qui nous intéresse vraiment. Et tant qu’il n’aura pas atteint l’âge de 20 ans, on le garde à l’«école», ne serait-ce que pour enseigner le fonctionnement des machines avec lesquelles il travaillera dans le futur.

    Fini les cotes R et les moyennes générales. L’important est de développer tout le potentiel de l’individu et non pas de lui remettre un bulletin où on l’évalue sur des cours qui ne lui sont pas appropriés. Pour ce que j’en sais, le boucher est aussi important pour le médecin que le médecin n’est important pour le boucher. Le chomeur, lui, ne rapporte rien.

    Pourquoi faire payer l’éducation? le travailleur à temps plein qui arrive déjà de peine et de misère à boucler son mois ne peut envisager de débourser 1200$ pour une formation universitaire…

    Et tant qu’à y être, tant qu’à payer un chômeur, pourquoi ne devrait-il pas aller en formation rémunérée pendant qu’on lui trouve un autre emploi? Et ne venez pas me dire qu’on peut être «inapte au travail» et recevoir une rente d’invalidité… N’importe quel manchot, éclopé ou handicapé lourd peut très bien effectuer les mêmes taches qu’un commissaire scolaire. On économise 80 000$ en salaire et on met fin à ces ridicules élections qui ne mobilisent même pas 1% de la population…

    Ne nous inquiétons pas, l’avenir est prometteur! Longue vie à la Nouvelle Société

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