14 Le défi de l’exceptionnel

Ce qui distingue l’intervention de solidarité, dont nous parlerons maintenant, des interventions de gestion du patrimoine collectif qui ont fait l’objet des articles précédents de cette section, c’est son caractère d’exception. Il ne s’agit plus de mettre à la disposition de tous un service dont chacun tirera à sa discrétion un profit qu’on espère comparable à celui qu’en tire son voisin; il s’agit de donner plus à celui qui en a besoin. Pas pour le rendre « égal », mais parce qu’il en a besoin.

Est exceptionnel, par définition, tout ce qui est inusité, tout ce qui se situe aux extrêmes d’une courbe normale. Est exceptionnel aussi, au palier de lambda sinon de l’ensemble, tout ce qui est fortuit. Ainsi, il y a des accidents tous les jours, mais, pour celui qui en est victime, un accident n’en est pas moins exceptionnel. De même la maladie. C’est parce que même prévisibles ils sont toujours exceptionnels, que l’État doit intervenir pour prendre en charge le coût des soins de santé qu’un consensus social juge essentiels.

Dans la plupart des pays développés, la société le fait déjà. Dans une Nouvelle Société, la structure de rémunération sera telle que tous les biens de base courants – nourriture, logement décent, etc. – seront accessibles même à ceux dont le revenu est minimal. Avec les progrès techniques constants, une organisation plus rationnelle du travail et la péréquation systémique qui découle de la fixation des salaires par des négociations interprofessionnelles, le travailleur moyen disposera d’un revenu disponible de plus en plus élevé. La responsabilité de l’Etat de prendre en charge les soins de santé et autres coûts exceptionnels en sera-t-elle diminuée ?

Nullement, car l’individu, justement, n’a pas que des besoins « courants ». Malgré cette évolution incessante de son revenu, il est impossible que le travailleur moyen – et à plus forte raison les pensionnaires, ou ceux dont le revenu se situe sous la moyenne – puissent JAMAIS disposer d’un revenu propre qui leur permette de se procurer, au moment où il le faudrait, tous les services dont ils pourraient un jour avoir besoin. L’État sera TOUJOURS confronté à cette situation où les individus ne peuvent assumer les coûts qu’exige la satisfaction de leurs besoins exceptionnels.

Pourquoi ? Parce que le coût des services consiste en revenus payés directement ou indirectement à des fournisseurs de services; c’est donc, en dernière analyse, le revenu du fournisseur de services qui détermine le coût des services. Or, dans une économie tertiaire, c’est le travailleur moyen qui est le fournisseur de services moyen. Le coût de tous les services rendus tend donc vers la somme de tous les revenus distribués. Que le niveau de vie augmente n’y change rien car, lorsqu’on hausse le revenu moyen du consommateur moyen, le coût de tous les services et donc celui des services exceptionnels le suit – ou plutôt le précède – comme son ombre. C’est en haussant le coût des services qu’on a haussé son revenu…

Globalement, il y a équilibre entre coûts des services et revenus distribués. La quantité comme la qualité des services disponibles augmente avec le progrès – et cet équilibre s’établit à un niveau plus élevé de services rendus – mais le propre d’un service exceptionnel, c’est justement qu’il s’écarte de la moyenne et, particulièrement, que son coût s’écarte du coût moyen.

La valeur de tous les services rendus va toujours correspondre au revenu global, mais le revenu moyen qu’on peut donner au travailleur moyen ne lui permettra jamais d’acquérir que sa quote-part (valeur moyenne) des services produits… Les besoins de chacun, au contraire, vont s’étaler dans le temps, en courbe normale, en-deçà, mais aussi au-delà de cette moyenne, loin dans l’exceptionnel… Besoins et coûts des services d’une part, revenus d’autre part, sont bien deux courbes de même moyenne, mais, à tout moment, la position de l’individu sur la première courbe est indépendante de sa position sur la deuxième.

Il est donc mathématiquement impossible de hausser le revenu moyen pour qu’il suffise à couvrir le coût pour tous de tous les services exceptionnels, car quand suite à une maladie ou à un accident, par exemple, un individu se situe sur la courbe des besoins au-delà de sa position sur la courbe des revenus, son revenu est NECESSAIREMENT insuffisant pour satisfaire à ses besoins. Il ne peut payer le coût des services se situant dans l’écart que ferait apparaître une projection de la première courbe sur la deuxième
.
Ce n’est pas une opinion, c’est un théorème. Connaissant tous les paramètres, nous pourrions même estimer avec précision le nombre de ceux qui seront dans cette situation, la fréquence des « mésajustements » et la valeur monétaire des écarts… On ne pourrait faire disparaître ces écarts que si on rendait les courbes identiques, en donnant à tous le même revenu – ce qui n’est pas souhaitable – et en faisant que tous aient exactement les mêmes besoins, ce qui est absurde…

On peut, cependan,t tenir l’individu indemne des conséquences de ces écarts et faire en sorte que chacun ait toujours ponctuellement les moyens de ses besoins exceptionnels : il suffit que la société absorbe les coûts de ce qui est exceptionnel et le distribue sur tous les sociétaires. Elle y parvient mieux que l’individu, puisqu’elle n’a pas à tenir compte des disparités entre la courbe des coûts et la courbe des revenus. Globalement, l’équilibre est toujours réalisé entre les services rendus et les revenus distribués pour rendre ces services et, pour réaliser l’adéquation terme à terme, la Loi de Grands Nombres vient au secours de l’État.

Cela ne signifie pas que tous les services soient infiniment disponibles. On ne peut distribuer que ce que l’on produit. L’État doit donc assumer sa responsabilité d’intervenir par solidarité en tenant compte, non seulement du consensus social, mais aussi des limites bien concrètes de sa capacité et de ses ressources. C’est son caractère exceptionnel qui va justifier l’intervention de solidarité ; mais c’est le caractère essentiel qu’on va accorder à cette intervention qui concrètement va en fixer les limites.

Pierre JC Allard

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