140. à la brunante

La « brunante », c’est un néologisme québécois que je trouve bien joli. C’est la période – la longue période, dans un pays nordique – qui suit le crépuscule, avant qu’il ne fasse totalement nuit.

À la brunante, les objets ne se distinguent plus vraiment de leur ombre, les formes disparaissent, un nouvel ordre s’installe qui voile tous les désordres de la nuit, les désordres qu’on ne voit plus. La brunante, c’est le moment où, en voiture, on est aveuglé par les phares de ceux qui circulent en direction opposée. Ne pensez plus, regardez la ligne blanche. Suivez le guide, c’est plus sûr. La brunante, c’est aussi le moment d’allumer les bougies sur la terrasse.

Le monde entre dans un ordre nouveau. Le crépuscule wagnérien de la civilisation occidentale, qui s’est prolongé depuis cent ans sur le leitmotiv de la conquête, nous a apporté à ses deux premiers actes deux guerres mondiales, tout aussi tragiques que ce thème le laissait prévoir. Au troisième acte du ragnarökkr, la violence continue, mais il y a un raffinement : la volonté de puissance devient simple volonté de camoufler l’impuissance. Le désir de conquérir et d’établir l’ordre a dégénéré pour n’être plus qu’un désir de détruire, un désir de mort.

L’Empire Romain, quels qu’aient été ses défauts, apportait l’ordre. De même l’Empire Britannique, 2000 ans plus tard. L’expansion illusoire de la civilisation occidentale, sous le leadership de Bush, n’apporte que le désordre. La volonté de conquête de l’Empire Capitaliste ne vise plus à une intégration des autres, ne serait-ce que comme esclaves, mais répond à un voeu d’annihilation des autres comme êtres différents, par la destruction des structures qui pourraient, avec le temps, en faire une force et donc un danger. C’est le comportement du porc qui défèque dans l’auge quand il a mangé tout son saoul.

Typique de ce choix du désordre, celui de soutenir des chefs de clans en Afghanistan, pour contrer la présence soviétique, avec pour résultat le retour au tribalisme d’un vaste territoire que, pour l’avenir prévisible personne ne contrôlera plus.

Choix encore plus visible du désordre comme finalité, la déstructuration de la Somalie, où les USA soutiennent ouvertement le pouvoir des « warlords » contre un pouvoir émergent islamiste qui pourrait rétablir l’ordre, mais qui a le vice impardonnable, le démérite rédhibitoire de trouver ses valeurs ailleurs que dans le capitalisme

Même processus en marche en Iraq, avec le morcellement annoncé du pays en ses composantes, chiite, sunnite et kurde, au pouvoir de chacune desquelles on s’opposera ensuite, au nom d’une « identité iraquienne ». Une identité factice, désormais disparue, parce que l’invasion américaine a fait disparaître ce qui aurait pu en favoriser l’éclosion.

Dans le nouvel Iraq désuni, on brimera même l’autonomie de ces régions chiite, sunnite et kurde qui, avec le temps, pourraient rétablir l’ordre, y favorisant la création d’entités locales, encore moins viables, jusqu’à ce qu’apparaissent là aussi des factions, des « seigneurs de la guerre » dont la haine du voisin sera le moteur et dont le brigandage deviendra la seule activité rentable.

Afghanistan, Somalie, Iraq. Simple prolongement, désormais sans aucune pudeur, de la même stratégie de parcellarisation qui a fait de l’Afrique, à partir de sa décolonisation et aussi pour tout l’avenir prévisible, une zone corvéable dont aucune des parcelle n’a un contrôle même approximatif de ses ressources ni un sentiment réel d’identité, ni donc la moindre chance d’un développement autonome.

L’Empire Capitaliste est créateur de désordre. Il n’a pas la dynamique d’un empire traditionnel, mais celle d’une invasion barbare. Il est « incursionniste ». Il laisse systématiquement après son passage, non pas un désordre occasionnel, mais une volonté de désordre. Là où le désordre se développe de lui-même ­ au Darfour ou au Congo, par exemple ­ l’Empire n’intervient pas, il n’y a qu’à laisser faire.

L’Empire se nourrit du désordre à l’échelle globale. C’est pour ça, que ses chefs n’ont pas la tête ni les projets de César, mais ceux de Néron. L’Empire ne conquiert rien. Il se vautre dans une orgie de scandales. Il n’apporte pas l’anarchie ­ – un mot dont le sens est à revoir ­- mais l’ataxie : la désintégration de tout ordre et de tout principe structurant.

C’est pour ça que la nuit tombe.

Nous sommes à la brunante. Sans faire de bruit, les choses changent, les principes n’ont plus de contours bien nets et les valeurs s’estompent. Chacun va tout droit devant, avec de moins en moins de respect pour les opinions des autres, au risque d’aveugler ceux dont le but ne peut être que dans la direction opposée. Ainsi, il semble qu’on peut tout faire pour que le Dow-Jones franchisse la barre des 12 000, des 15 000, puis un jour des 20 000. Aveuglant. Pendant ce temps, la richesse est distribuée de plus en plus mal ; ceux qui veulent plus de justice vont dans l’autre sens

Il faut aussi assurer non seulement la paix, mais aussi la tranquillité des mieux nantis, en évitant toute contestation de l’ordre établi. Voyez le terrorisme. Bien utile, le terrorisme. Quiconque conteste est un terroriste en puissance. Arrêtons la contestation. Il n’y a pas que la nuit, il y a aussi l’aveuglement qui rend la nuit plus noire et qui confère son pouvoir hypnotique à la ligne blanche que tracent les « guides » autoproclamés qu’une pseudo-démocratie nous présente. Le terrorisme est bien commode.

L’aveuglement est prodigieux, car le terrorisme ne peut servir à ceux qu’on en accuse. Son expansion ne peut donc être que bien précaire, puisqu’il n’est pas dans la nature humaine de négliger ses intérêts. Pendant qu’on est obnubilé par le terrorisme, une criminalité se développe partout qui elle est un véritable danger, car elle correspond bien à la nature humaine et elle a donc un grand avenir.

La criminalité n’intéresse que médiocrement l’Empire, car ce sont d’abord les pauvres qui en souffrent ; les riches ont leurs gardes du corps et leurs murs de béton. Ils sont aveuglés. Ils ne voient pas que l’Empire, en propageant le désordre, crée les conditions pour que le désordre se propage encore davantage de lui-même, sans qu’on ait à y mettre d’autres efforts : on peut compter sur des « initiatives privées » pour le parfaire.

La Grande Noirceur avance, portée par l’aveuglement des États, mais aussi par une entreprise privée du crime. Quand la nuit tombe, les voyous sont partout. Un pouvoir parallèle à l’État se développe dans le désordre, dont les « warlords » sont ici les caïds des diverses mafias, les chefs des groupes de motard et des gangs de rues.

La nuit tombe d’abord, dans les marches de l’Empire. Durant quelques décennies, dans cette période bénie de l’humanité entre les derniers cannibales et la brunante, on a pu, en étant prudent, circuler presque n’importe où sur la planète. Kandahar, Goma, Beyrouth, Bagdad, Sarajevo, Djibouti. autant d’endroits ou j’ai pu siroter un thé ou un café sans m’inquiéter. Cette époque est révolue. Dans une bonne partie du monde, guerres et révolutions ont fait que l’ordre ne règne plus.

Dans une bonne partie du reste, l’ordre qui règne n’est qu’un leurre. Dans une ville d’Amérique centrale, qu’il serait malséant de nommer, puisqu’elle n’est vraiment pas si différente de douzaines d’autres villes du même genre, on tue en moyenne 12 personnes par jour. Il n’y a pas un commerçant au marché, pas un transportiste qui ne paye une « taxe » à des groupes d’extorsion. La police est absente, les juges terrorisés, les témoins menacés ou simplement abattus. Bien ouvertement et en toute impunité.

Des gangs de rue, les « Maras », venus du Mexique et de Los Angeles, ont essaimé vers le Sud et, dans bien des villes des pays latins, il est VITAL de savoir qui, de la Mara Salvatrucha, de la Mara MS, ou de la Mara 18, détient le pouvoir effectif dans le quartier où l’on circule. Même à l’échelle nationale, on ne sait plus qui, de l’État ou des bandes, a vraiment la force pour lui, puisque l’État vient de présenter comme une victoire d’avoir repris le contrôle d’un pénitencier dont, depuis plus de 10 ans, ce sont les détenus qui avaient la pleine maîtrise ! Les Maras sont puissantes . Le désordre a fait son nid.

Même dans les pays développés, l’ataxie progresse. On ne va plus sans risque dans les banlieues des villes d’Europe, ni au coeur des villes américaines, ce sont des jungles qu’on ne traverse plus qu’en suivant la voie balisée des grandes artères. À Montréal, ville encore relativement tranquille, une auteure vient d’accuser la police de cacher l’ampleur du phénomène des gangs de rues, pour ne pas alarmer la population. Mais all’ arme veut dire « aux armes ». Il faudrait que, sinon la population, du moins l’Etat s’alarme…

Il en est loin. Quand la nuit tombe, on ne la voit pas tomber. On voit seulement qu’on ne voit plus. Qui donne aujourd’hui toute son importance au fait que le désordre a rejoint l’injustice et s’est installé partout ? Qui s’alarme au fait qu’on va vers un nouveau Moyen-Âge, où les routes ne sont plus sûres et où avoir une lourde porte devient plus important que d’avoir le bon droit de son côté ?

Il fait de plus en plus noir. Il faudrait allumer des bougies. Qui a des bougies ?

Pierre JC Allard

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