144. La brèche

Un bataillon de l’armée guatémaltèque vient de reconquérir Pavon. Pavon est un pénitencier à « haute sécurité » dont les détenus avaient pris le contrôle, il y a 9 ans, et qui était devenu depuis le siège social bien défendu d’où l’on importait et distribuait la drogue dans tout le pays, au su et au vu de tout le monde. Un pénitencier pendant 9 ans aux mains de criminels ! Surréaliste.

Reprendre le contrôle de Pavon n’était pas chose simple. Les occupants étaient riches, ils étaient armés et ils jouissaient de puissantes protections. Il a fallu neuf ans. Maintenant, c’est chose faite. Les militaires ont donné l’assaut et reconquis Pavon, au prix de quelques pertes. Les chefs du gang sont morts les armes à la main, bravement, en héros pour les jeunes mafieux qui ne demandent qu’à les imiter.

Ces gens étaient des bandits dangereux. Dangereux pour ceux qui les ont attaqués, certes. Dangereux les uns pour les autres, quand ils se disputaient les dépouilles du trafic de la drogue, sans aucun doute. Dangereux pour l’ordre public qu’ils bafouaient impunément, évidemment. Mais étaient-t-ils dangereux pour qui que ce soit qui ne voulait pas s’interposer entre eux et leur profit ?

Bien sûr, ils l’étaient, comme est dangereuse toute personne armée qui ne respecte pas la loi, mais pas plus… Ils l’étaient beaucoup moins que les « mareros », les gangs de rue qui pratiquent l’extorsion au Guatemala, au Honduras et au Salvador, qui terrorisent les petits commerçants, agressent les passants, envahissent les domiciles, tuent au hasard ou par simple plaisir. La bande de Pavon était dangereuse, mais elle n’était pas le premier péril pour la population guatémaltèque.

Le premier péril, dans les pays d’Amérique centrale, c’est le crime au quotidien, le crime dans le désordre pour des profits ridicules, la violence gratuite ou insensée qui tue 12 personnes par jour dans la seule ville de San Salvador. Qui s’occupe du premier péril, qui est le crime au quotidien ? On ne s’occupe pas du premier péril, parce que, bien sûr, il faut régler le problème de la drogue. La drogue est prioritaire. Qui en a décidé ainsi ? Pourquoi en a-t-on décidé ainsi ?

Le monde – USA en tête – a décidé que la drogue était une terrible menace. Une menace assez grave pour qu’on y consacre la plus grande part des ressources des corps policiers du monde entier, pendant que d’autres crimes prolifèrent dont les victimes, elles, ne sont pas consentantes. Pourquoi cette aberration ? Qu’est-ce que la drogue a de particulier ?

Le propre de la drogue, c’est qu’elle crée un désir violent, irrésistible, insatiable, une assuétude ­ un marché totalement captif – et que, simultanément, elle ne coûte presque rien. Rien n’est donc plus profitable que la drogue La drogue, au palier des plantations de coca et de pavot, ne coûte presque rien. Celui qui la cultive, en Bolivie, en Afghanistan ou en Birmanie, n’en tire qu’un profit ridicule. Tout l’argent que procure la drogue est fait entre le moment où la nature a déjà fait sa part et le moment où le drogué pourra enfin l’obtenir. Tout le profit est dans le transit

Qui fait ce profit ? Une chaîne de distribution qui va du transporteur local au transporteur international (mule), à l’importateur, aux grossistes, aux distributeurs, aux petits revendeurs. Tous ces gens se partageront — très inéquitablement — environ 700 milliards de dollars par année. Le plus clair de cet argent reste aux mains de l’importateur et de grossistes: le « crime organisé ». Une partie significative de cet argent est ensuite distribuée aux politiciens, pour que la drogue demeure illégale, et aux corps policiers et militaires dont on achète la complaisance. Les autres intervenants n’en sortent que des broutilles.

Ceux qui y gagnent y gagnent beaucoup. Ils ont le pouvoir ou sont très prés du pouvoir. Le but de la guerre à la drogue est-il donc vraiment que les drogués ne se droguent plus, ou ne veut-on pas plutôt qu’ils refilent 700 milliards de dollars par années à qui de droit ? « À qui de droit » étant des politiciens véreux, des policiers corrompus et autres bandits de toutes sortes ?

Rien n’est sûr, mais bien des indices laissent rêveurs. Khun Sa, le roi du Triangle d’Or, aujourd’hui à sa retraite, mais alors le plus important producteur d’opium du monde, a publiquement offert en 1989, au gouvernement des Etats-Unis, de lui vendre sur pied toute sa récolte de pavot, libre a celui-ci de la détruire s’il le voulait. Il l’offrait au prix que lui-même en retirait, avant que ne commencent le transit et les prises de profit : même pas 5 % du prix de cette drogue sur les trottoirs de New York. Cette offre a été rejetée, bien sûr

Pourquoi a-t-on rejeté cette offre ? Si le but de la guerre à la drogue était vraiment d’empêcher les drogués de consommer, ne l’aurait-on pas acceptée ? Veut-on vraiment que cesse le trafic de la drogue ? Rien n’est moins sûr.

La guerre à la drogue est évidemment une entreprise rentable pour ceux qui en profitent, mais elle offre aussi d’autres avantages. D’abord, elle canalise les pulsions criminelles. Ce qui est d’une grande utilité, car le crime a un brillant avenir. Pour des milliards d’humains qui n’ont AUCUNE autre façon de se sortir de la misère, vivre du crime semble la seule solution. On ne devra pas s’étonner si de plus en plus de gens prennent cette voie. L’effroyable inégalité qui prévaut dans le monde ne peut que ramener une grande partie du monde au désordre et faire le lit d’une criminalité qui s’installera partout.

Le crime devient pour beaucoup une dernière chance, une lueur d’espoir. Le crime pour survivre, mais aussi, pour les doués et les ambitieux de pays pauvres qui n’ont pas joui de bonnes conditions de départ, le dernier chemin qui leur soit ouvert vers le pouvoir et la richesse. Or, il y a crimes…. et crimes. Vendre une poudre blanche ou brune à qui en veut n’est pas la même chose que d’arraisonner un paquebot et de massacrer les passagers pour les dépouiller, ou de prendre des enfants en otages et de jeter les corps aux ordures quand on a touché la rançon

Quand le crime est là pour rester, il n’est pas sans intérêt qu’il existe des crimes plus rentables que les crimes crapuleux. En luttant contre le trafic de drogues, on en assure la rentabilité. Quiconque veut vivre en marge de la loi serait bien bête de se livrer à quelque autre crime que le trafic de la drogue, car c’est de ce trafic, en prenant certains risques et en étant intelligent, qu’il obtiendra le plus pour ses efforts.

Si on exclut les fraudes informatiques, qui attirent une tout autre « clientèle » et ne suscitent pas non plus la même aversion que la prostitution des enfants, il ne reste que les marginaux, les pervers et les imbéciles pour préférer les crimes de violence traditionnelle au commerce de la drogue. On simplifie le maintien de l’ordre public. Ce serait un jour faste, au Guatemala et ailleurs, si tous les « mareros » cessaient leurs autres exactions et se limitaient au trafic de la drogue. Espoir irréalisable, bien sûr, ils n’ont pas le talent et le marché n’est pas là. Mais il faut comprendre que le commerce de la drogue n’est PAS le pire des crimes… et que, quand on lutte contre ce commerce, il nest pas nécessaire de reussir pour avoir fait oeuvre pie.

Le trafic de la drogue est dur. Il sépare donc les petits criminels des grands. Ceux qui y réussissent sont l’aristocratie du crime. La crème de ceux qui veulent vivre en marge de la loi. En rendant si attrayant le trafic de la drogue, on canalise la criminalité vers la transgression de cette prohibition et l’on s’assure que la plus grande part de la violence aura lieu entre les criminels eux-mêmes, et non entre un criminel et une victime innocente.

Autre avantage non négligeable, la rentabilité du trafic de drogues en fait un rite de passage et un passage obligé pour quiconque n’accepte pas sa pauvreté et l’ordre établi. Toute société qui veut évoluer et survivre doit accepter au sein de sa classe dirigeante les meilleurs de ses plébéiens et de ses déshérités; c’est ce qu’on appelle l’adjonction des compétences. Quand le crime devient une voie vers le succès, il produit aussi ses gagnants, ses candidats à la respectabilité, comme la contrebande du rhum a produit ses milliardaires.

Est-ce par inadvertance qu’on a laissé ainsi le trafic de drogue comme une brèche, dans les défenses qui protègent le Système de l’accès des péquenots à la richesse ? N’est-ce pas plutôt pour que s’y engouffrent tous ceux qui, autrement, pourraient prendre la muraille d’assaut ? Et si on fait tout pour rendre le passage difficile, c’est évidemment pour faire monter les prix de la drogue, mais n’est-ce pas aussi pour que l’épreuve d’en faire le trafic ait valeur de test et que ceux qui complètent le parcours du guerrier soient peu nombreux, mais admis alors sans ambages dans le cercle des gagnants ?

Le vrai but occulte de la guerre à la drogue n’est-il pas d’offrir une voie vers la richesse à ceux qui, ayant l’intelligence et l’audace et n’ayant pas d’autres façon de s’en sortir, auraient pu en d’autres temps faire des révolutions ? Pourquoi faire une révolution si, éduqué dès l’enfance à un pur égoïsme par un système qui est la négation de toutes les valeurs, on peut si bien tirer son épingle du jeu et vivre bien peinard en ce monde, en faisant le fric que procure le trafic de la drogue ? Beaucoup de ceux qui, à une autre époque, auraient contesté le système social pour satisfaire une volonté de puissance personnelle, sont aujourd’hui récupérés par le trafic de la drogue. Neutralisés.

700 milliards de dollars de profit, un espoir pour ceux qui n’en ont pas d’autres… et l’émasculation des contestataires vraiment dangereux. Trois « bonnes » raisons de mener la guerre à la drogue. Il serait bien naïf d’en chercher une autre, comme de penser que cette guerre cessera sans qu’une large prise de conscience n’y mette fin. Est-on même sûr, d’ailleurs, qu’il serait opportun qu’elle cesse avant que l’on n’ait apporté un peu plus de justice en ce monde et donc une vraie solution à l’essor de la criminalité ?

Pierre JC Allard

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