145. La drogue sous contrôle

Nous avons parlé fréquemment sur ce site de cette colossale escroquerie qu’est la guerre à la drogue. Nous avons montré ce qu’elle cache ( La brèche), une duplicité qui n’est pas bête, mais qui force à se poser des questions. Est ce qu’on ne pourrait pas arriver au même résultat, de façon plus satisfaisante et beaucoup moins coûteuse, en utilisant simplement pour lutter contre la criminalité ordinaire – et contre la contestation, si celle-ci prend une forme délinquante – une fraction des ressources que l’on consacre aujourd’hui à jouer au cow-boy avec les trafiquants à travers le monde ?

Faut-il vraiment enrichir de 700 milliards par années les éléments les plus nauséabonds de la société ? Il faudrait trouver une alternative à la guerre à la drogue, car comment peut-on éviter cette question tout simple, que l’État n’a de toute façon aucun droit à venir dire à un adulte qu’il peut ou ne peut pas d’absorber une substance quelconque. De quoi je me mêle ? Qui en a décidé ainsi ? Pourquoi ? Il faut que soit légalisée la consommation de toutes les drogues.

Il ne s’agit pas de savoir si la drogue est bonne ou mauvaise pour la santé ; le tabac, l’alcool, le café ne sont pas bons pour la santé. La pollution qui sort des tuyaux d’échappement des centaines de millions de voitures qui circulent sur les routes n’est pas bonne pour la santé. Bien sûr, la drogue est essentiellement nocive et il faut prendre toutes les mesures possibles pour que n’y aient pas accès les mineurs et incapacités mentaux, mais quand on parle d’adultes, toute prohibition qui ne protège pas les droits d’autrui est intolérable.

Chaque individu majeur et sain d’esprit doit avoir le droit inviolable de consommer ce qu’il veut. Comment concilier ce droit avec la volonté sociale bien justifié que la drogue ne devienne pas un pilier de notre culture ? Comment éviter, surtout, quand on légalisera l’usage des drogues dites « dures », la diffusion intempestive de leur consommation au sein de la population, en simple réaction à la prohibition dont elles ont fait l’objet. Une diffusion d’autant plus pernicieuse qu’une assuétude peut être vite créée ?

On peut contrer ce phénomène, si on exige que quiconque veut acheter et consommer légalement ces drogues ­ essentiellement les opiacés – obtienne un permis à cet effet. Un permis qu’on lui accordera sans discussion, mais qui ne lui permettra de s’en procurer que dans des boutiques de l’État et à la condition de les consommer sur place. Quiconque a son permis devrait pouvoir se présenter à une boutique de l’État et acheter la drogue qu’il veut, mais il ne doit pas quitter les lieux avant de l’avoir absorbée. La drogue ne doit pas circuler.

Évidemment, il est ennuyeux de devoir passer à la boutique pour se procurer une piqûre d’héroïne, mais le narcomane qui en a vraiment besoin ne reculera pas devant cet effort. Celui qui refusera cet effort, ce sera celui qui n’en n’a pas besoin. Celui qui veut essayer. Inutile de lui faciliter l’expérience.

La possession d’une drogue dure à l’extérieur d’un local prévu pour sa consommation ne devrait pas mener à une peine de prison, mais à une amende sévère. Celui qui payera 500 $ d’amende, parce qu’il ne s’est pas rendu à la boutique de l’État où il aurait pu obtenir sa dose pour deux dollars, y songera avant de refaire cette erreur.

Quiconque a son permis et veut un « fix » devrait pouvoir l’avoir immédiatement à crédit. On ne joue pas avec les dépendances. Il n’en aura pas un autre, cependant, avant d’avoir réglé son dû. Comme il s’agira d’un montant insignifiant, le seul qui ne pourra pas faire face à cette obligation sera celui que sa drogue aura amené à un état de turpitude tel, qu’il ne peut plus disposer du moindre revenu.

Celui qui se présente à une boutique sans avoir le prix de ce qu’il a déjà consommé et en redemande n’est plus fonctionnel. Il est devenu un danger social. Son manque est donc satisfait sur le champ, mais il est aussi mis sous arrêt et envoyé immédiatement en centre de désintoxication. L’ordre de cours pour sa cure fermée est automatique et il n’y a pas d’exceptions.

Il ne sera pas en milieu hostile, car quiconque en fait la demande doit pouvoir aussi être admis de son plein gré et gratuitement en centre de désintoxication, d’où il doit simplement accepter à l’entrée qu’il ne recevra son congé que lorsque, de l’avis des experts du centre, il sera désintoxiqué. Assez libre de sa dépendance pour faire un libre choix.

Celui qui y est assigné par la loi, comme celui qui va de son propre gré en désintoxication, en sort libre. Rien ne l’empêche de recommencer le lendemain, mais il aura eu sa chance…. et au besoin, il en aura d’autres. Meme s’il le fait cinq fois, dix fois, cent fois, il sera un fardeau pour la société, mais ce fardeau sera bien plus léger que celui de maintenir en place les forces policières requises pour tenter vainement de l’empêcher de consommer Et on aura substitué la liberté et la notion d’aide à l’intrusion de l’État et aux prohibitions.

En parallele à cette démarche d’accès contrôlé à la drogue – et de réhabilitation forcée dans les cas extrêmes – il faut mettre en place une politique d’information. Mettre en placea, aussi et surtou, une politique de conditionnement pour inculquer aux enfants, dès leur plus jeune âge, un profond dégoût de la drogue. Conditionnement ? Ne jouons pas les vierges offensées ; toute éducation est un conditionnement.

En légalisant toutes les drogues, mais en ne permettant l’usage des drogues « dures » que sous controle, dans un cadre où le plein consentement de l’usager à en accepter les effets nocifs ne fait aucun doute, on fait tout ce qui est acceptable pour que le nombre reste gérable de ceux qui ont besoin d’une béquille pour vivre, mais on respecte la liberté individuelle.

Cette liberté n’est pas négociable. Personne n’a le droit de disputer à un autre être humain la béquille dont il veut s’aider pour faire face à sa condition humaine.

Pierre JC Allard

7 pensées sur “145. La drogue sous contrôle

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    14 novembre 2009 à 9 09 35 113511
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    > Personne n’a le droit de disputer à un autre être humain la béquille dont il veut s’aider pour faire face à sa condition humaine.

    C’est une opinion « individualiste » que je partage mais on peut mettre en avant une vision plus communautaire que l’individu ne survivrait pas sans le groupe et comme partie il a des contraintes vis a vis de ce groupe auquel il appartient dont la périnité dépend de la survie de ses membres.

    Sinon il y a une erreur dans votre lien La brèche qui devrait etre http://nouvellesociete.wordpress.com/2008/03/11/144-la-breche/

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    14 novembre 2009 à 18 06 05 110511
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    @ PN:
    Merci pou le lien. Corrigé. Je ne pense pas que l’on puisse donner la survie du groupe comme ultime finalité à la survie de l’individu transcendant son droit à être ou ne pas être sans lui nier toute valeur comme individu. C’est hypothèse de la ruche, mais les éléments de la ruche n’yant pas de capacité de reproduction, on pourait soutenir que c’est la ruche elle-même qui est l’in-dividu.

    PJCA

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    19 juin 2011 à 14 02 57 06576
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    je partage pleinement l’opinion de cet article. au sujet d’une vision plus communautaire,je répondrais juste qu’il n’est pas incompatible de prendre des drogues et de se tenir en société et d’avoir des activités comme monsieur tout le monde. par quel miracle, l’être humain a-t-il pu laisser une telle puissance totalitaire dans les mains de quelques uns? chacun doit être libre de disposer de lui même comme il l’entend.

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    9 juillet 2011 à 22 10 30 07307
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    Je me permet juste de soulever un point (peut être anecdotique, il y en aurait bien d’autres, nous sommes bien conscients que quelques lignes ne peuvent suffire à apporter une solution globale).
    Concernant l’obligation de consommer sur place dans les boutiques d’états, je prendrai l’exemple de l’ecstazy, drogue festive dont la consommation se fait essentiellement en boites de nuit, festivals, raves … Il me semble que ce produit soit rarement consommé avant de lire un livre ou s’installer sur un divan pour regarder un film.
    Quel intérêt de consommer un ecstazy dans une boutique? Doit-on ensuite attendre dans la boutique que l’effet soit dissipé? Doit-on se dépêcher de prendre le volant pour arriver à la party avant que l’ecstazy commence à « monter » ?
    Beaucoup de drogues sont consommées dans le cadre d’une interaction avec un contexte particulier et non pas pas uniquement « pour être sous cette drogue ». La consommation limitée en boutique ne me parait donc pas être une réponse satisfaisante, d’autant plus que la personne ne restera pas dans la boutique pendant toute la durée de l’effet (exemple du LSD, plus de 10h00 dans certains cas) et aura donc faire face à un environnement inadapté (dehors) avant de rejoindre l’environnement souhaité.

    Ne vous méprenez pas, mon commentaire n’est en rien une critique mais simplement destiné à tenter de trouver avec vous une solution convenable au problème de la pénalisation des drogues.

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    9 juillet 2011 à 22 10 44 07447
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    Autres points: plutôt que de parler d’une « politique de conditionnement pour inculquer aux enfants, dès leur plus jeune âge, un profond dégoût de la drogue », ne devrait-on pas parler d’une politique d’éducation sur les consommations avec réduction des risques, présenter les drogues comme une solution apparemment de facilité pour ceux qui ne parviennent pas à trouver le bonheur dans la société et qui présente par ailleurs des risques sociaux et sanitaire (plus on s’éloigne des plaisirs « simples et sains », plus il est difficile de les apprécier par la suite…).

    Enfin, le plus grand intérêt d’un point de vue individuel d’une dépénalisation est, selon moi, la possibilité d’avoir des drogues « saines ». Les plus grands risques lors de l’usage de drogue d’un point de vue sanitaire proviennent des produits de coupe et des problèmes de sur-dosage.
    Une légalisation de toutes les drogues devraient permettre de proposer par exemple des exctazy contenant uniquement de la mdma et à une dose qui ait été « scientifiquement » déterminée comme suffisante pour produire l’effet escompté sans pour autant présenter de risque d’overdose. (on empêchera évidemment jamais certains individus de dépasser cette dose mais elle a au moins le mérite de donner une base de responsabilisation)

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    10 juillet 2011 à 20 08 57 07577
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    Romain:

    Nous avons un malentendu qui est de ma faute. J’aurais dû préciser que les drogues « dures » sont les opiacés – morphine, opium, héroine et autres dérivés – qui créent une assuétude physique et non pas psychologique et dont les effets pernicieux sur la santé sont prouvés.

    Je suis partisan, bien sûr, d’une politique d’information et d’éducation. Je parle de « conditionnement », pour bien signifier que, pour prémunir efficacement l’enfant contre l’utilisation des drogues dont les effets néfastes sont établis, il ne faut pas hésiter à utiliser les tous outils que donne la psychologie et que je considèrerais en tout autre domaine comme une intrusion inacceptable dans la psyché encore malléable de l’enfant.

    PJCA

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