146. En intermède: Mickey Mouse

Quand j’étais étudiant en Droit, ce qui historiquement se situe quelque part entre maintenant et les dernières croisades, une guinguette à la mode nous disait que Mgr Maureault, recteur de l’université, ressemblait à son père, son père à sa mère… et sa mère… Bref, Mgr Maureault n’était pas beau. En fait, Mgr Maureault n’était pas laid ; il avait l’air d’un évêque, voilà tout. Mais, pendant qu’on parlait de la gueule de Mgr Maureault, on ne parlait pas des frais de scolarité, on ne disait pas que 4 % seulement des Québécois avaient accès à l’éducation universitaire et que, sans fric au départ, ils étaient fichus. La tronche de Mgr Maureault avait une utilité sociale. Elle gardait les carabins tranquilles.

Ceux qui disent, aujourd’hui, que Stéphane Dion a vraiment l’air de sa caricature, et que lui enlever ses moustaches de rongeur, c’est le réduire à rien, sont les victimes en puissance du même phénomène de manipulation qui permane toute la société actuelle. On ne devrait pas dire que Stéphane Diane n’est pas beau. On ne devrait pas dire qu’il a l’air d’un rat. On s’écarte du problème… On oublie l’utilité sociale. Est-ce que Dion peut garder les Québécois tranquilles ?

Il faut dire que Stéphane Dion, quelles que soient ses autres qualités, est totalement atypique. Il est le « non-québécois » emblématique. Tout ce qu’est Stéphane Dion, c’est ce que le Québécois n’est pas. Ça commence, mais ça ne s’arrête pas, avec ces invisibles moustaches que le caricaturiste a rendues plus ostentatoires en les lui coupant. Dion entre donc dans une souricière sans en sentir les parois.

Nous avons, au Québec, à peu près une personne sur deux qui réclame l’indépendance. De ces gens, la moitié la veulent pour vrai, les autres préférant en parler, se demandant jusqu’où ils peuvent aller trop loin en votant oui, alors qu’au fond, ils veulent non. On est normand; on négocie, on prend des risques. Le meunier achètera le manoir bon marché…

De ces deux Québécois, dont l’un veut l’indépendance, l’autre veut surtout que rien ne change. Celui-ci est un Québécois repu pour qui tout va bien — il y en a plusieurs — ou l’un de ce million de Québécois ambigus qui vivent parmi nous, mais qui ne font pas tout à fait partie de la famille, cette « nation québécoise » que vient de nous définir Stephen Harper. Stéphane Dion est délégué par ces derniers pour convaincre les premiers de changer d’avis. Faites-moi rire !

Il est clair que Stéphane Dion ne convaincra personne de changer d’avis. Si vous êtes un inconditionnel de l’indépendance, il n’y a qu’un choix : le Bloc. La question est donc de savoir si, parmi les Fédés repus ou ambigus, qui eux non plus ne changeront pas d’avis, un nombre suffisant seront assez impressionnés par la fermeté de Dion pour arrêter le marivaudage avec Stephen Harper et revenir au foyer libéral. La réponse probable… est que c’est bien improbable.

Ce que Dion, le Québécois atypique, ne peut comprendre et ne pourrait de toute façon changer, même s’il le comprenait, c’est que l’attachement à Ottawa, au Québec, n’est vraiment viscéral que dans quelques rues de Westmount, de d’Arcy McGee et du West-Island. Pour la vaste majorité des « Nous-autres », même fédéralistes, c’est un choix de raison. Quand il y a une bonne raison, on la voit tous … et le Québec tout entier se précipite en masse dans une seule direction. C’est ce qui donne au Québec son pouvoir politique au sein du Canada. Or, il est bien difficile pour Stéphane Dion de se déguiser en bonne raison.

Si, in extremis, les sondages nous disent que le reste du Canada adore Harper Alea jacta est ! Dion est un « loser », Dion est cuit. On l’assimilera alors gentiment à Mickey Mouse. Pensons pouvoir. Le ciel est bleu, votons conservateur. Les indécis du « beau risque » basculeront avec la vague bleue – on est normand, n’est-ce pas ? – et c’en sera fait de Stéphane Dion au Québec.

Si, d’autre part, le reste du Canada aime Dion, on va humer avec suspicion, au Québec, l’odeur de soufre que dégage la trahison implicite du franco-canadien Dion qui pactise avec l’ennemi héréditaire. « Qu’est-ce que ce rongeur que je ne saurais voir ? Il faut appeler un chat, un chat, n’est-ce pas ? Dion ? Qu’il en gagne une, on verra après…. » C’est Duceppe, sans avoir rien fait pour ça, qui apparaîtra messianique et fera alors le plein des indécis, faisant gagner Harper de tous ces sièges que Dion n’aura pas obtenus au Québec, parce que le Bloc les aura pris.

Dion peut-il gagner ces élections ? Se demander si Dion peut les gagner n’est pas tout à fait correct ; il serait plus exact de se demander si Harper peut les perdre. L’Afghanistan, le mariage des gais, le contrôle des armes à feu, Kyoto, l’aplatventrisme face aux Etats-Unis… Il y a bien des choses que Harper peut faire pour perdre. Mais il n’en tient qu’à lui. Stephen Harper peut offrir habilement aux Canadiens quelques concessions et être élu, ou ne pas les offrir et être battu. Ce que Stéphane Dion fera ou ne fera pas, au contraire, n’a aucune importance. Il est la quantité résiduelle, celui pour qui l’on vote si on n’aime vraiment pas Harper.

Dans ce contexte, l’accession de Stéphane Dion à la chefferie du parti libéral, n’est pas un drame, juste un inconvénient. Il ne va pas se démarquer par ce qu’il signifie, mais par son insignifiance. Attention, je ne dis pas que Stéphane Dion, comme l’individu, soit insignifiant ; il ne le mérite sans doute pas. Ce n’est pas l’homme qui est insignifiant, c’est le rôle qui lui est dévolu. Mais c’est lui qui a fait sa vie et qui maintenant se choisit ce rôle.

Bien sûr, Stéphane Dion peut gagner ces élections. Il peut les gagner en Ontario… Mais, s’il ne livre pas le Québec, il aura joué son rôle, mais n’aura pas fait son boulot. Les carabins vont chahuter, et ses jours au parti libéral sont comptés. On l’aura passé en intermède, mais on ne lui donnera pas la vedette. Kennedy, Cauchon, McKenna, bientôt Justin, c’est une autre histoire. Ce qui importe, ici, c’est que le rôle va façonner l’individu ; il nous aurait fallu un personnage qui façonne le rôle.

Ce qui est désolant de son accession à la tête du parti libéral, c’est qu’elle bloque la sortie de secours. Il n’y a rien, dans cette élection fédérale, qui offre au Québécois une option réaliste qui corresponde à ses choix. Rien qui permette une politique internationale sans l’interventionnisme et une politique intérieure basée sur la tolérance. Le NPD, qui aurait pu monter en puissance, est maintenant neutralisé par la création sur sa gauche des Verts, dont l’apparition est trop utile à la droite pour qu’on ne se demande pas qui, tout à coup, a financé ce parti. Ça aussi, c’est une autre histoire.

Tout devient tellement prévisible, tellement superficiel, tellement manipulé au Club House, entre deux cigares, qu’on se demande si les chevaux devraient même se rendre à la ligne de départ. Vont-ils vraiment courir ? Celui qui dirigera le Canada – ce pays auquel nous appartenons, qu’on le veuille ou non — ­ ne sera élu que sur la base d’une manipulation de dernière minute, décidée par des stratèges que n’intéressent vraiment, ni le Québec ni le Canada.

Dommage. La politique devrait être importante. Les élections devraient être un moment important de la vie d’une nation. De la politique, qui devrait être une activité de participation, on a accepté qu’on fasse un sport-spectacle qui ne demande rien du spectateur. Dites oui ou dites non. Applaudissez. Taisez-vous. On ne sait plus trop pourquoi s’y intéresser. D’ailleurs, la plupart ne s’y intéressent plus.

Je déplore qu’on ne s’intéresse pas à la politique. Nous avons la politique que nous méritons. Les outils de changement sont pourtant encore là. Voyez comment une campagne relativement discrète a permis, qu’on le regrette ou non, l’arrivée d’André Boisclair à la tête du PQ ! Nous avons le contrôle sur notre destinée que nous voulons. Avant que les manigances et les manipulations du pouvoir commencent, c’est nous qui vendons notre droit d’aînesse. Mickey Mouse n’était pas incontournable.

Pierre JC Allard

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