14.La vie d’hôtel

1. BOMBAY s/ ST-LAURENT

Dans beaucoup de grandes villes en Amérique du Nord, il n’y a aujourd’hui presque plus de mendiants. Ce qui ne veut pas dire que les grandes villes d’Amérique soient devenues plus saines. Au contraire, c’est souvent parce que le besoin y est maintenant relié à la drogue et est devenu si vif que ceux qui auparavant demandaient ne demandent plus: ils prennent. Ils ne quêtent plus, ils agressent.

Mais, dans le tiers-monde, il y a encore des mendiants. A Kinshasa, à Lima, aux Philippines, en Inde… A Bombay, par exemple, près de la Porte de l’Inde, on est accosté à peu près à chaque dix secondes. Ici, à Montréal – cette Presqu’Amérique que chantait Charlebois – on m’a demandé neuf (9) fois l’aumône, samedi dernier, rue St-Denis, entre Sherbrooke et Ste-Catherine. Comme à Bombay.

On quête aujourd’hui à Montréal, comme – de mémoire d’homme d’âge mûr – on n’a jamais quêté. Il y en a que ça effraie, d’autres que ça chagrine. Moi de même, mais ça m’irrite, aussi, car il n’y a pas de raison, dans une société comme la nôtre, pour qu’il n’y ait pas à chaque jour un peu de nourriture saine et un lit chaud pour tout le monde.

Pas de raison non plus, d’autre part, pour que les passants soient embêtés par des hordes de marginaux qui feignent d’être pauvres pour s’offrir une ligne de coke de plus. Il y a à Montréal une loi contre la sollicitation publique; il faudrait la faire respecter. Mais avant, il faudrait prendre en charge la vraie misère. Faire en sorte que l’itinérant l’ait, cette soupe et ce lit chaud que notre société ne devrait pas avoir le culot de lui refuser.


2. LES GRANDES ÉCOLES

Pour résoudre le problème de l’itinérance, deux écoles de pensée s’affrontent: l’école « libéro-charitable » et l’école « socialo-réformiste ».

La première – Dernier Recours a été un bon exemple – veut aider l’itinérant parce que nous sommes « bons » et parce qu’il est « pauvre », voilà tout. Il faut satisfaire à ses besoins et lui ficher la paix.. Le grand tort de cette école est de s’en remettre à l’individu pour régler un problème collectif: la solution qu’elle offre est aléatoire, la plupart des gens n’étant simplement pas toujours « bons ».

De plus, régler le problème immédiat ne fait souvent que le perpétuer: si vivre l’itinérance perd de sa rigueur, il devient plus tentant pour l’adolescent en fugue d’en tâter, au risque de devenir itinérant de façon permanente. Le libéro-charitable se gratifie, gratifie celui à qui il donne, mais rien ne garantit que toute misère en sera soulagée, que la dignité humaine sera préservée, ni surtout que le problème à long terme sera résolu.

Le socialo-réformateur, lui, concentre sur le problème… si bien que l’argent disponible ne sert plus tant à soulager cette misère qu’à l’étudier, et moins à donner aux miséreux qu’à payer les salaires de ceux qui les encadrent. Il veut aller « au fond du vrai problème » et le corriger. Bravo ! Mais, comme – hélas! – le vrai problème de l’itinérant vient de ce qu’il n’a pas de famille, pas de job, pas de milieu social, aucune sécurité, aucune stabilité émotive, et qu’il lui faudrait, en somme, pour s’en sortir, tout ça plus une psychanalyse de 5 ans, il est clair que la solution concrète n’est pas pour demain…


3. LA ROBINE ET L’ANGOISSE

A défaut de faire plaisir, en lui donnant raison, à l’une ou l’autre de ces deux grandes écoles, on peut au moins donner à chacune presqu’autant de satisfaction en donnant tort à l’autre. Disons donc que le libéro-charitable soulage sans comprendre et ne règle donc pas grand chose…, alors que le socialo-réformateur, pour l’instant du moins, ne règle rien du tout.

C’est que l’itinérant est un pauvre « différent ». Il y a déjà, au Québec, tout un réseau de prise en charge des déshérités, allant du BS jusqu’aux douzaines d’organismes financés par Centraide. Le vrai ‘itinérant – celui qui passe à travers toutes les mailles de tous les filets pour se retrouver sans abri – est vraiment tout à fait marginal. C’est généralement un robineux, qui a pour caractéristiques principales d’être seul et alcoolique. Ce n’est pas seulement un pauvre, c’est d’abord un malade. Il faut en prendre soin.

L’itinérance, c’est presque toujours la dépendance alcoolique: une maladie. On veut éliminer l’itinérance, mais on feint d’ignorer que, pour l’alcoolique, son alcoolisme est toujours un moin-dre mal. Derrière l’alcool – qui est une béquille mais aussi son remède – il y a l’angoisse, et c’est entre les deux qu’il a choisi l’alcool.

Enlever sa béquille à l’itinérant sans fournir un autre support, c’est le jeter dans une angoisse insupportable. Il faut donc, en âme charitable, se souvenir que sa bouteille fait partie des besoins essentiels de l’itinérant jusqu’à ce qu’il soit guéri; il faut aussi, en bon réformateur, essayer de le sortir du cercle vicieux qui va de la solitude à l’angoisse, à l’alcool, à l’itinérance… à la solitude, à l’angoisse…


4 . HOTELS DE NUIT

Il y a déjà des refuges où vont dormir nos itinérants; il devrait y en avoir plus. Il devrait y en avoir assez. Chaque itinérant devrait avoir un lit quelque part. Un lit dans un dortoir; pas le luxe, mais la chaleur et la sécurité. Combien de lits nous faut-il? Mille, deux mille…, ils ne sont pas très nombreux, les vrais itinérants. On le saura en les enregistrant au premier refuge où chacun se présente ou à la première arrestation. Il faut connaître chaque itinérant et lui donner une adresse: la certitude d’un vrai lit chaque nuit à la même place.

La procédure d’hébergement dans ces hôtels de nuit serait toujours la même. Ouverture à 8 h 00 heures le soir. Chaque itinérant, à son arrivée, se dévêt et prend une douche. Il met ses vêtements à la lessive et tous ses effets personnels en consigne: pas de bouteilles ni de drogues à l’hôtel de nuit. Après la douche, il met son pyjama; le sien: on le lui a donné. Il peut regarder la TV dans la salle commune, mais sans alcool ni cigarettes, les soirées seront courtes.

Quand il veut dormir, il occupe un lit qu’on lui assigne dans un dortoir de six à huit lits. Dès qu’un dortoir est rempli, la porte est fermée et on ne les dérange plus; la surveillance est assuré par des cameras. Un à un, les dortoirs se remplissent au fur et à mesure qu’arrivent les couche-tard. Dans les dortoirs, le silence est de rigueur. A 7 h 00 le lendemain matin, réveil; chacun met à laver son pyjama et ses draps – qu’il récupérera le soir suivant – et reprend ses vêtements et ses objets personnels. A 8 h 00 ils sont tous à la porte. Ce n’est pas la vie de palace, mais c’est la survie.


5. HOTELS DE JOUR

L’hôtel de jour est un centre de loisir et de réadaptation. Alors que, dans un hôtel de nuit, chaque itinérant a sa place assignée de 8 h 00 du soir à 8 h 00 du matin, il peut, de 8 h 00 du matin à 8 h 00 du soir, aller à l’hôtel de jour qui lui convient. Il y trouvera des salles où on peut parler, jouer aux cartes, regarder la télévision, lire des des livres et des journaux . …

Il y sera nourri. Pas le grand luxe, mais le repas de survie bien vitaminé, matin, midi et soir, sur présentation de sa carte mensuelle d’itinérant qui sera poinçonnée. Surtout, s’il n’est pas violent ni incohérent, il pourra recevoir dans un hôtel de jour la ration d’alcool dont il a besoin. Mais cet alcool, on ne le lui remettra pas.

Au dispensaire de l’hôtel, on donnera à l’itinérant une quantité raisonnable d’alcool à ingurgiter sur place – sans excéder le seuil où un alcootest indiquerait qu’il y a danger pour sa santé – mais on ne lui en remettra jamais. Parce qu’il ne faut pas intégrer l’alcool à la vie communautaire de l’hôtel, ni en permettre la consommation en groupe et en faire un élément de la vie sociale. L’alcool est un remède: on le prend seul.

Dans un hôtel de jour, l’itinérant trouvera aussi, s’il en fait la demande, un spécialiste en relation d’aide qui pourra le conseiller s’il veut s’en sortir. Mais jamais on ne le lui imposera. Quand l’itinérant trouvera plus de gratifications aux autres activités, il boira moins et décidera de s’en sortir; à ce moment là, on lui offrira des conseils, mais pas avant. Peut-être ne décidera-t-il jamais de s’en sortir. Dommage, mais c’est sa vie. Son angoisse. Pas la vôtre ni la mienne.


6. POUR S’EN SORTIR

On respecte ainsi la liberté de l’individu et on tient compte de ses besoins. On lui donne aussi une meilleure chance de s’en sortir, parce qu’on lui enleve le stress de la nécessité et de sa solitude, qu’on lui crée un milieu social, et qu’on lui renvoie une image positive de lui-même.

Aussi, parce qu’en officialisant par une carte l’itinérance, on crée, en fait, une barrière qui empêche d’y entrer trop facilement… et surtout d’y revenir si on s’en sort. Recevoir une carte d’itinérant aura un impact psychologique profond; ce sera un moment-clef pour offrir de l’aide à l’itinérant et éviter qu’il ne le devienne de façon permanente. Et renoncer à la carte sera un geste considérable, un engagement tangible sur lequel on ne reviendra pas facilement.

L’avantage, pour celui qui cessera d’être itinérant, ce sera de récupérer son propre BS. Mais on ne lui permettra cette reprise en charge que s’il a cessé de boire, a trouvé un emploi et s’est intégré dans un groupe social. La voie vers la sortie passera par le travail. Et le travail débutera à l’hôtel.

A certains hôtels de jour seront joints de petits ateliers, où ceux qui le désirent pourront effectuer des travaux simples et recevoir une rémunération. Déjà logés, nourris, vêtus et pourvus en alcool, les itinérants qui décideront de travailler pour avoir un peu d’argent seront ceux qui auront développé d’autres besoins et seront sur le point de s’en sortir. Travailler sur place permettra alors de joindre au travail une relation d’aide durant la période difficile de réinsertion, et donc de multiplier les chances de succès.


7. LA FIN DE L’ITINÉRANCE

D’hôtels de jour en hôtels de nuit, l’itinérant est toujours libre mais, en fait, complètement intégré. Il a accès à une relation d’aide s’il veut s’en sortir, mais, s’il ne le veut pas, la société a tout au moins assuré sa survie dans un minimum de dignité: il est nourri, il est propre, il peut passer inaperçu dans la rue.

Coûteux? Pas vraiment. Enregistrant tous les itinérants et leur donnant une adresse, le système chargé de gérer ce problème de l’itinérance pourra être habilité à toucher le BS pour tous et chacun des itinérants, en contrepartie de la carte qu’il leur émet et qui leur donne accès aux services indiqués.

Instaurer la « vie d’hôtel » marque la fin de l’itinérance. Le véritable itinérant ayant été intégré, personne ne devra plus quêter sur la voie publique. Celui qui le fait devra être arrêté et traduit en justice; s’il est trouvé coupable, il sera condamné à l’amende ou incarcéré. Montréal cessera enfin d’être « Bombay sur Saint-Laurent » pour redevenir une ville du monde développé. Et on aura apporté la dignité et un peu de joie à nos vrais déshérités.

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