15 Libéralisme

L’enrichissement est la priorité d’une société dès qu’elle est raisonnablement en sécurité et une coordination des efforts permettant une division optimale du travail est la condition première de l’enrichissement. Dès qu’un pouvoir s’établit dans une société, il s’empresse donc de contrôler la production et la distribution de la richesse: c’est l’expression la plus visible de son autorité et le bénéfice le plus tangible qu’il retire de son exercice Il y a diverses façons de coordonner l’effort productif commun. Plus ou moins interventionnistes selon la personnalité de quiconque a le pouvoir, bien sûr, mais surtout selon les circonstances.

Ainsi, dans une société pastorale – celle des Hébreux avant Saül dont nous parle la Bible, par exemple ­ la coordination pouvait se limiter à des ajustements de gré à gré entre les producteurs, assistés au besoin par des « juges » : un modèle pur de libre-entreprise. Dès qu’une société devient plus complexe, toutefois, il faut que des règles soient mises en place pour que le système de production réponde aux attentes. Pendant que les Hébreux faisaient paître leurs brebis, une autorité centrale puissante s’installait en Mésopotamie, où la survie dépendait du fonctionnement d’un système complexe d’irrigation.

Ceux qui gouvernent ont la tendance bien humaine de vouloir maximiser les avantages qu’ils retirent du contrôle qu’ils exercent, alors que les sociétaires ont celle de minimiser la ponction sur le fruit de leur travail qui va de paire avec ce contrôle du pouvoir. De ces buts opposés naît le plus clair de la dynamique entre les citoyens et le pouvoir, dynamique revêt la forme d’une lutte incessante pour le contrôle des facteurs de production.

Une lutte qui est d’abord à sens unique. Pharaons et despotes sumériens voulaient posséder la terre, les systèmes d’irrigation, les semences, les travailleurs eux-mêmes et ils y parvenaient sans peine. Le problème est que plus augmente l’écart entre le travail fourni et le revenu qu’on en retire, plus diminue la motivation spontanée a travailler et plus augmente la nécessité de gardes, majordomes et intendants qui voient à ce que chacun soit fouetté selon ce qu’il mérite.

A moins que le Pouvoir ne passe de la menace à la promesse, n’accorde un peu de liberté et ne se fasse ainsi des amis. Même un pouvoir absolu a besoin d’« amis », ou au moins d’intermédiaires dont les intérêts soient semblables au sien et dont il puisse attendre un minimum de loyauté. Ces intermédiaires, même à genoux ou le front dans la poussière devant leur maître ­ Fils de Ra ou que sais-je ­ n’en détiennent pas moins, la porte du palais franchie, un pouvoir considérable. Et ils acquièrent des richesses. Certains scribes ont pu se construire des pyramides littéralement pharaoniques, et l’on ne doute pas que leur vie quotidienne ait été différente de celle des paysans du Nil. Très tôt, à coté du pouvoir militaire et politique qui se veut absolu, s’est développé en catimini un pouvoir économique.

Pouvoir économique qui, servile au besoin, redresse la tête quand l’occasion lui en est offerte. Dès que le pouvoir cesse d’être absolu et qu’un équilibre des forces donne une certaine importance à ce que les sujets en pensent, la richesse devient le vrai pouvoir, puisque c’est le riche peut payer au pauvre ce qu’il faut pour qu’il pense ce qu’il devrait penser. Le troisième homme des triumvirats romains était généralement un riche patricien et l’on ne saura jamais si entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, etc., ce n’est pas le troisième qui arbitrait pour un temps , tirait les ficelles et signait les contrats : Rome ne s’est pas bâtie en un jour.

On sait très bien, cependant, que le pouvoir économique a pu faire ses muscles en Europe, au Moyen Âge, en profitant de l’absence de pouvoir absolu pendant que Papes et Empereurs s’en disputaient les symboles, après quoi l’Italie de la Renaissance s’est vendue en pièces détachées à ceux qui ont eu l’argent pour payer des mercenaires et investir en Suisses. Medicis, Coeur, Fogger des noms commencent a apparaître de banquiers qui prennent parfois le pouvoir mais qui, surtout, restant dans l’ombre, traitent avec les rois comme avec leurs cousins. Evidemment, quand le « vrai » pouvoir absolu revient en force, on les embastille.

Avec la révolution industrielle, le pouvoir de produire augmente, avec lui la richesse et le pouvoir économique devient prédominant. Ceux qui mangent dans de la vaisselle d’or ne veulent plus être à la merci de quiconque est l’État et exigent plus de liberté. Cette liberté leur est acquise avec les révolutions française et américaine, dans un cadre plus motivant et avec le slogan plus racoleur de la liberté pour tous. Peu à peu s’installe la démocratie qui exprime qu’à cette liberté pour tous se joint le pouvoir pour la collectivité elle-même d’assumer la fonction de gouvernance.

Quand c’est la collectivité toute entière qui détient en principe le pouvoir elle devrait, en bonne logique, gérer la production au profit de tous ses membres. Ceci, toutefois, est inconciliable avec la prétention des acteurs économiques d’agir chacun aux mieux de ses propres intérêts. Quand vient la liberté et la démocratie, le combat entre l’État et l’individu pour le contrôle de la production ne s’arrête donc pas; seuls changent les protagonistes et le rapport de force.

Ce combat n’oppose plus un Etat Tyran voulant produire pour ses caprices à la masse des producteurs que leur montée en puissance avec la révolution industrielle a rendu capables de s’opposer à cette exigence et de fixer leur propres objectifs. Il oppose désormais ces producteurs qui veulent produire à leur guise et à leur seul profit aux consommateurs qui n’ont alors aucun pouvoir. Libéralisme. Une façon de produire dont Alain Minc aura sans doute un jour le Nobel, pour avoir dit qu’elle est l’état naturel de la société.

L’État qu’a créé la démocratie et qui, idéalement, donnerait le pouvoir au peuple, est tout entier à la merci des « agents économiques importants » – (on peut dire aussi capitalistes, shylocks, banquiers) – qui peuvent utiliser l’arme de la corruption sur un gouvernement de pauvres encore plus efficacement que l’État autocratique ne pouvait utiliser la force traditionnelle sur un peuple de faibles. C’est le libéralisme pur.

Dans un premier temps, avec la démocratie naissante et un pouvoir économique triomphant, vient donc, à la demande de ce dernie le temps du laisser faire. Ce n’est plus l’État qui contrôle la production, mais en théorie les « Lois du Marché » et c’est la variation de l’espérance de gain qui va faire que soit produit ce qui doit l’être et avec un maximum d’efficacité. En pratique, une toute petite minorité de financiers manipulent ces lois. Ils sont en concurrence et les meilleurs gagnent. Le rôle de l’ État est d’arbitrer le jeu. Libéralisme pur, mais primaire, relativement inefficace, essentiellement précaire et qui conduira au néo-libéralisme, lequel se veut stable et dont nous parlons ailleurs.
Pierre JC Allard

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