16. La demande de services

Quand le pourcentage de la main-d’uvre dans le secteur industriel commence à décliner aux USA, on est bien loin de 1929. C’est l’Âge d’Or. Seuls les spécialistes prennent note qu’une donnée cruciale de l’économie vient de changer. Pourtant, il s’agit d’une tendance lourde et il est évident que, sauf guerre ou cataclysme, elle se maintiendra indéfiniment.

On a mécanisé ce qui pouvait l’être, les besoins sont repus, les consommateurs sont gavés des biens industriels déjà produits. La capacité de production industrielle américaine est devenue telle que l’on pourrait, sans ajouter un seul travailleur, simplement en utilisant mieux la main-d’uvre et en réactivant les équipements en dormance, produire tout ce que les USA importent, en sus de tout ce qu’ils produisent déjà ! Et la productivité augmente toujours en flèche.

Il y a des distorsions dans la production, puisque des besoins essentiels ne sont pas satisfaits, alors que de simples caprices le sont, mais ce sont des ajustements plus politiques qu’économiques à faire. Globalement, il n’est pas nécessaire de produire plus et encore moins de travailler davantage. Le secteur industriel n’embauchera plus.

Or, dans la mesure où l’on ne parvient pas fournir du travail à tous, soit que les travailleurs n’aient pas la compétence requise, soit que la demande de ceux qui auraient besoin de leur production ne soit pas effective, le nombre de ceux qui contribuent à l’effort productif décroît avec les hausses de productivité. C’est l’essence de la crise perverse, que les progrès qui nous enrichissent nous enfoncent plus profondément dans une pénurie apparente de travail.

Pénurie qui ne pourra que s’aggraver, à moins que ne se crée une demande pour les services qui puisse absorber toute cette main-d’uvre qui devient superflue dans l’industrie. Dans tous les pays développés, il y a une demande pour plus de services. Ce n’est pas de plus de biens que la population des WINS rêve, mais de plus services ; c’est dans le secteur « tertiaire » désormais que la société veut s’enrichir. Il serait possible d’employer dans le secteur des services toute la main-d’uvre qui sera bientôt inexorablement chassée du secteur secondaire par les gains de productivité. Des services ? Pourquoi pas

C’est qu’offrir des services au lieu de biens industriels n’équivaut pas à l’un de ces transferts de main-d’oeuvre et de capital, d’une branche d’activité à l’autre au rythme de la mécanisation qui ont jalonné le parcours de l’industrialisation depuis son origine. Chaque conquête de la machine, alors, voulait dire qu’on produirait mieux, qu’on produirait aussi autre chose et que tout le monde allait s’enrichir ; la situation, cette fois, n’est plus du tout la même. On a fait le tour des activités mécanisables.

Pour répondre à la demande et offrir des services, il faut sortir du secondaire et entrer au tertiaire. On va donc se heurter à la limite de ce que les machines peuvent faire. Le propre de la production industrielle, c’est qu’elle utilise un investissement en capital qui se transforme en machines et multiplie la productivité du travail. Un « service », au sens où les consommateurs en réclament, se définit justement en ce qu’il ne peut PAS être produit en masse par un équipement. Il doit être rendu par un être humain.

Ce qui est bien ennuyeux, car si on ne peut pas mécaniser et produire en masse, il n’y a aucune raison pour que l’on puisse produire davantage que cent ans, ou mille ans auparavant. Il n’y a aucune raison pour qu’on ait l’abondance. On aura plus de travailleurs à affecter à la production de services, bien sûr ­ tous ceux dont les machines feront le travail dans l’industrie – mais il sera impossible d’obtenir, dans le secteur des services, une amélioration de productivité comparable à celle que les machines ont apportée dans le secteur secondaire.

Parler de « tertiaire », d’ailleurs, ne rend pas compte de la situation réelle. Bien des activités du tertiaire « inférieur » sont répétitives ou appliquent des algorithmes. Elles peuvent être mécanisées, elles aussi et, dès le départ, on peut prévoir qu’elles le seront aussitôt que les ordinateurs – que l’on commence alors à concevoir -deviendront plus performants. La frontière réelle sur laquelle on se bute, dans les années  »50, quand survient la crise perverse, n’est donc pas vraiment entre les secteurs « secondaire » et « tertiaire », mais entre ce que les machines peuvent et ne peuvent pas faire.

Il n’est même plus très utile de partager les activités de production entre primaires, secondaires et tertiaires. La distinction fondamentale à établir est entre les activités qui sont «programmables » et celles qui ne le sont pas. Les premières sont mécanisées ou le seront bientôt, la production en devient triviale et le coût en diminue sans cesse, ainsi que la quantité de main-d’oeuvre qui doit y être affectée. Les activités « inprogrammables », au contraire, exigent encore une intervention humaine et même parfois une compétence de plus en plus pointue ; le coût en devient progressivement plus élevé, au rythme du déséquilibre qui augmente entre la demande pour ces services et la rareté relative des professionnels aptes à les fournir.

Cette relative improductivité du travail dans le tertiaire, cependant, n’est pas la première préoccupation de l’État quand se manifeste la crise perverse, elle est même plutôt un soulagement, puisque les emplois disparaissent et que l’on risque que l’équilibre social ne devienne de plus en plus précaire. La main-d’oeuvre va devoir se consacrer aux tâches inprogrammables et surtout se déplacer du secteur industriel vers le secteur tertiaire. Elle va se rendre utile en offrant des services et tant mieux s’ils s’y mettent à plusieurs.

Pierre JC Allard

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