16. La Providence par paliers

1. LE BIEN POUR UN MAL

C’est important la sécurité. C’est tout aussi important que la peur, et Dieu sait le rôle que joue la peur dans la vie! Tout le monde voudrait vivre dans une parfaite sécurité, et se défend comme il peut contre tous les risques de la vie: une serrure Abloy contre les voleurs, les vitamines C contre la grippe. Mais on n’est jamais parfaitement protégé. Il y a toujours le risque de la maladie, du feu, du vol, de l’accident… Quand on peut se défendre contre un risque, on se défend. Quand on ne peut pas se défendre, on s’assure.

Le principe de l’assurance, c’est de partager les risques. L’idée de base étant qu’une maison peut brûler et ruiner son propriétaire, mais que, sauf cas de guerre ou de cataclysme, il y peu de chances pour que toutes les maisons brûlent en même temps. Plutôt que de laisser chacun courir le risque d’être ruiné, il vaut donc mieux que chacun participe au risque global, et qu’on compense de ses pertes la victime sans qu’il en coûte jamais beaucoup à qui que ce soit.

A défaut d’empêcher le malheur, on se prémunit contre ses conséquences matérielles. A défaut de se garantir la santé, on a l’assurance-maladie, à défaut de verrous parfaits on s’assure de toucher la valeur de remplacement.

Et parce que la mort n’est pas un risque mais une certitude, on achète avec frénésie de cette assurance-mort appelée pudiquement assurance-vie qui nous crée l’illusion de transformer une situation où l’on est sûr de perdre en une situation où l’on est sûr de gagner. Les Québécois sont sans doute les gens les plus assurés du monde.


2. LES ACTES DE DIEU

On est très assuré au Québec. Ce qui ne veut pas dire que nous ayons la sécurité que nous voulons. Si un ouragan frappe Maskinongé, les contrats des assureurs ne les forceront généralement pas à payer, même si une sage politique de relations publiques ou des pressions de l’État peuvent les amener à le faire.
Même chose si une pluie diluvienne vient inonder une partie des sous-sols de Montréal, ou si une horde de gens en colère défie la Loi de l’Émeute et saccage tout un quartier.

Il y a des trous dans la sécurité que nous offrent les assureurs en général, surtout quant il s’agit de ce que les Anglais appellent assez joliment les « actes de Dieu » – tels tremblements de terre, ouragans, volcans, tornades, etc. – et les « actes du Prince », c’est-à-dire les conséquences de la bêtise humaine à grande échelle, comme les guerres, les révolutions, les émeutes, etc.

Pourquoi est-il si difficile de s’assurer contre les « actes de Dieu »? Parce qu’Il est est bien trop imprévisible et qu’Il ne frappe pas très souvent. Les actuaires, ces experts qui déterminent les « chances » qu’un malheur arrive, ne travaillent vraiment bien que si un risque est raisonnablement fréquent, et mieux, inévitable.

Quand le péril est incertain et peut toucher trop de gens d’un seul coup, il y a un risque de perte pour l’assureur. Or, il est entendu que, contrairement au monde ordinaire, les compagnies d’assurance n’ont pas l’intention de courir le moindre risque. Parce que nos assureurs ne courent aucun risque, le monde ordinaire doit en courir plusieurs.


3. PAPA ÉTAT ET MERE NATURE

Le monde ordinaire n’a pas toute la couverture d’assurance qu’il faudrait. On n’a pas à reprocher aux assureurs de ne pas courtiser la faillite en assurant l’imprévisible, mais il n’est pas défendu, d’autre part, à une Nouvelle Société de chercher à se prémunir mieux contre le destin, sans s’en tenir aux « actes des assureurs ». Une société, c’est fondamentalement un groupe de gens qui acceptent d’être solidaires et ainsi de se couvrir mutuellement. Il est donc aberrant que quiconque est victime d’une catastrophe ait à venir mendier auprès des autorités une compensation qui devrait être son droit le plus strict. Dans une Nouvelle Société, l’État doit prendre en charge, universellement et sans aucune exception, tous les risques des cas fortuits qui ne sont pas couverts par les assurances ordinaires. C’est à la collectivité de porter le risque des actes de Dieu et du Prince. Pas à l’individu. Vous croyez qu’on se ruinerait si on dédommageait immédiatement et sans hésitations les victimes des feux de forêts, des inondations et autres catastrophes? Si nous regardons le passé récent, on ne voit que des montants qui sont bien marginaux comparés au budget de l’État. En supposant que l’État aurait pris en charge toutes les réclamations pour TOUTES les catastrophes naturelles depuis dix ans, le montant versé n’aurait pas représenté deux milliards de dollars, soit moins de 30 $ par année par Québécois. Est-ce trop, pour dormir en paix face à toutes ces méchancetés que peut nous faire Mère Nature, cette mère… dénaturée si jamais il en fut?


4. ON N’EST SI BIEN SERVI QUE…

Le monde ordinaire ne s’assure pas au meilleur coût possible. On n’a pas à reprocher aux assureurs de faire des profits en protégeant les individus uniquement de risques prévisibles et donc sans en courir eux-mêmes aucun. Mais on peut chercher mieux. Le premier principe de l’assurance est de partager le risque. Il est clair que plus on est nombreux à se partager le risque, moins on perd quand un malheur arrive; il est donc normal, à première vue, de constituer des groupes énormes d’assurés. Ce que font les compagnies d’assurance, d’autant plus que les statistiques veulent qu’on soit encore plus sûr du résultat quand on a de plus grands groupes. Mais il y a un os. Le facteur qui influe plus que tout autre sur le coût des primes d’assurance est la prudence dont font preuve les assurés pour éviter les accidents et les sinistres. Or, malheureusement, dans un groupe si grand que personne ne connaît personne – et surtout si la couverture est si complète que la victime n’a finalement plus rien à perdre – chacun se fiche pas mal de ce qu’il en coûte aux autres pour le dédommager. L’imprudence et la négligence augmentent… et on triche tant qu’on peut. On a cherché à responsabiliser les assurés en rendant un petit montant « déductible » de la réclamation, mais c’est trop peu… ou au contraire cette part déductible devient une perte significative, et on vide l’assurance de son sens. Va pour le déductible, mais une Nouvelle Société doit aussi montrer qu’on n’est jamais si bien assuré que par soi-même.


5. S’ASSURER ENTRE AMIS

Un assureur anonyme est un mouton à tondre. Mais si, c’est un ami qui payait la note de la négligence, on peut être sûr que l’assuré serait plus prudent… et plus honnête dans ses réclamations. Pour que l’assuré soit prudent, il faut le faire assurer par ses amis. Ainsi, par exemple, supposons que 30 amis ou connaissances décident de verser dans un fonds commun, un montant équivalent à leurs primes annuelles d’assurance feu & vol, et de garantir solidairement l’emprunt à une banque qui servirait à dédommager ceux d’entre eux qui seraient victime d’un vol ou d’un sinistre. Un gain pour deux raisons. D’abord, parce que ce fonds n’a aucun frais d’administration: les co-assurés se réunissent une fois par année, pour régler les problèmes du fonds com-mun autour d’une bonne bouteille. Ensuite, parce qu’on aura moins de réclamations fausses ou exagérées Dupont, qui demande 10 000 $ à une compagnie d’assurance pour le vol de deux pneus dans son garage, en alléguant la disparition de valeurs imaginaires, n’osera pas présenter cette réclamation à ses amis. Ceux-ci savent que Dupont n’avait pas, dans son garage, 10 000 $ de vieilles choses héritées de ses ancêtres et que la réclamation est de la foutaise. Ils ne payeront pas. Dans la majorité des cas, Dupont ne présentera même pas de réclamations farfelues à un tel groupe; peu de gens vont détruire, pour quelques dollars, ce travail de toute une vie qui consiste à se créer un milieu social et à se bâtir une réputation en se faisant des amis.


6. COMME UN VRAI ASSUREUR

Supposons 30 ménages, qui ont des biens de valeur sensiblement égale à protéger, et s’assurent mutuellement. Chaque ménage accepte de payer – en garantie supplémentaire de sa prudence – le premier 1 000 $ plus 5% du reliquat de toute perte qu’il subirait, le groupe se portant donc assureur de 95% de la valeur en jeu. Si la maison de 150 000 $ de Dupont brûle, c’est un malheur; mais ce n’est que 8 450 $ pour Dupont et 4 950 $ pour chaque participant, ce qui est bien en-deça des marges de crédit de gens qui possèdent des maisons de 150 000 $. Un mauvais moment à passer. Mais à long terme, le groupe ne peut être que gagnant: si ceci n’était pas vrai, il y a longtemps que tous nos assureurs auraient fait faillite! Avec des services d’actuaires qui leur faciliteraient le calcul des primes et des garanties bancaires qu’ils doivent apporter pour se donner ensemble cette couverture qu’ils désirent, il est hautement improbable, sur le plan statistique, que ce groupe ait des difficultés financières. Au contraire, il constituera rapidement un capital et pourra même devenir une société de placement… comme un vrai assureur. Mais pour enlever toute inquiétude aux membres, le groupe peut aussi réassurer une part du risque couru. Il pourrait, par exemple, décider de faire porter par un assureur traditionnel le risque que les réclamations excédent 300 000 $ en une seule année ou encore 1 000 000 $ en cinq ans. Assurer ce risque d’excédent serait une dépense négligeable, à coté des primes que payent aujourd’hui les membres du groupe pour obtenir une couverture équivalente.


7. LES GROUPES DE GROUPES

On peut penser à des compagnies de réassurances qui assument cette part du risque jugée exorbitante. Mais pourquoi pas des regroupements des groupes eux-mêmes? 30 de ces groupes de 30 amis – (le chiffre 30 marque simplement le seuil approxi-matif à partir duquel on peut vraiment se fier aux statistiques) – formeraient un « groupe de groupes », une vraie mutuelle qui étalerait ainsi le risque sur 2 000 à 3 000 personnes. Avec un revenu moyen annuel de ses membres dépassant normalement 40 millions de dollars, ce « groupe de groupes » disposerait de la taille suffisante pour pouvoir faire face à toute éventualité… sauf dans les cas de catastrophes, où nous avons dit que ce devrait être la responsabilité de l’État de dédommager les victimes, au nom de cette solidarité qui doit exister entre tous les Québécois.

Les « groupe de groupes » auraient des dépenses administratives minimales, et on bénéficierait, à travers tout le système, de l’honnêteté et de la vigi-lance accrues qui résulteraient du fait de se faire assurer par des amis. L’État doit encourager la création de tels groupes à échelle humaine. En en expliquant les avantages, et en offrant gratuitement des services d’actuariat à ceux qui se constituent. Une Nouvelle Société doit apporter plus de sécurité, et doit le faire en misant sur la solidarité entre tous et la responsabilité personnelle.

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