162. Le Monde à l’envers

C’est un grave gambit qu’a pris le journal Le Monde en soutenant Ségolène et en jetant sa plume dans la balance. Pas que l’on ait tort de préférer la gauche à la droite, mais parce qu’il est irresponsable d’exiger qu’un duel ait lieu, quand il y a beaucoup en jeu et qu’on n’est pas du tout sûr du résultat. Vous vous souvenez qu’en 40, on allait gagner « parce qu’on était les plus forts » ?

Monsieur Colombani, qui devrait savoir lire les sondages – et qui sait sans doute mieux que la plupart de nous ce que ces sondages cachent – ne trouve-t-il pas téméraire d’imposer cet affrontement Royal-Sarkozy où ce dernier est donné gagnant, alors qu’une retraite stratégique sur Bayrou laisserait à la gauche le temps de proposer plus tard à la France un projet de société qui susciterait un véritable consensus ? Alors qu’aujourd’hui…

Je n’aime, ni n’aime pas François Bayrou. Je ne pense pas qu’il soit un homme providentiel ; je crois seulement providentiel qu’il soit là. Je crois que le vent souffle dans les voiles de la droite et qu’il vaudrait mieux chercher un havre au centre, le temps que passe l’intempérie . Je crois que la droite est portée par un zeitgeist qu’on aurait tort de défier et qu’il faut jeter l’ancre.

Je pense que Bayrou, s’il est élu, sera le premier d’une lignée de gouvernants qui, pour un temps, chercheront surtout à ne rien changer du système politique. Qui ne prendront pas facilement l’initiative de modifier les rapports de force dans la société, mais chercheront plutôt à s’adapter sans heurts aux modifications qu’imposent l’évolution rapide des techniques et celle beaucoup plus lente de l’éducation..

On peut parler de « la fin de l’histoire », ou le dire autrement en parlant d’une nouvelle société, mais l’idée maîtresse, en politique, est que l’on va vers plus de démocratie, que le pouvoir croissant de l’individu devenant indispensable ne permet plus de gouverner que par consensus et que chaque État n’a plus qu’une seule trajectoire possible, celle qui rallie une majorité effective des citoyens. Cette trajectoire est au métacentre de l’éventail politique.

La population veut comme « chef » celui qui correspond le mieux à ce métacentre, celui donc qui incarne la volonté collective. Quiconque a des idées et un projet de société qui promet des bouleversements ne peut donc faire recette que dans un pays où les injustices sont insupportables. Dans un pays développé, comme la France, où l’on s’affaire à rendre les injustices tolérables, la population cherche quelqu’un qui éliminera les irritants, mais ne touchera pas à la structure sociale, sauf pour réagir à un déplacement du consensus provoqué par de nouvelles circonstances.

La population veut que ce soit la société civile qui fasse connaître ses désirs et que le gouvernement soit à l’écoute des gens, habile, mais obéissant. Elle se méfie donc de tout ce qui semble une idée préconçue, de quiconque a un « grand dessein » personnel ou partisan à réaliser. La France veut un État-gérant et un État-arbitre. Un État sans desseins. La démocratie s’adaptera à cette nouvelle dynamique. Le premier pas, vers cette adaptation, c’est l’élection de Bayrou.

Pas parce qu’il est Bayrou, mais parce que c’est lui qui est le plus près du métacentre. Le plus loin des parti pris. J’ai cru longtemps que Ségolène réussirait à placer sa boule plus près du cochonnet, mais le temps passe… La mathématique est cruelle, mais incontournable, car si Bayrou est éliminé au premier tour, la moitié de ses supporters basculeront à droite plutôt qu’à gauche, alors que si c’est Royal qui est éliminée, toute la gauche ira vers Bayrou plutôt que vers Sarkozy.

Trivial et tous les sondages confirment, d’ailleurs, qu’au deuxième tour, entre Bayrou et Sarkozy ce sera Bayrou… mais qu’entre Sarkozy et Royal, ce sera Sarkozy. La France ne peut donc choisir qu’entre le centre et la droite. Choisir le centre serait le choix raisonnable – le plus court chemin vers l’État sans dessein qui à moyen terme est incontournable – mais il faut que les pions soient avancés dans le bon ordre, si on ne veut pas un petit intermède musclé avant que la raison ne prévale.

Le bon ordre, c’est Bayrou au deuxième tour. Il est donc de bonne guerre de bluffer, mais il faudrait tout de même, avant que la musique ne s’arrête, qu’un accord intervienne qui permette un transfert de votes de la gauche vers le centre où ils seront plus utiles. Cela en espérant qu’une droite disciplinée, pour considération à venir, ne vote pas pour Segolène, afin d’assurer une finale Royale – Sarkozy dont ce dernier sortirait vainqueur…

Quand, d’ailleurs, à quelques jours du scrutin, 42 % des Français se disent encore indécis, peut-on penser qu’ils ne savent pas encore quel candidat et quelle politique ils préfèrent, où n’est-il pas plus raisonnable de croire que, cynisme et calculs politiques plus sophistiqués aidant, ils sont plutôt à se demander comment voter « utile » et avoir en bout de piste le président ou la présidente qu’ils veulent ?

Dans la situation actuelle, il faut être conscient que le résultat de cette présidentielle dépendra de votes stratégiquement déplacés. Il serait temps que ceux qui peuvent influer sur ces déplacements assument leur responsabilité et conseillent leurs ouailles en s’adressant à eux comme à des adultes consentants. S’ils ne le font pas, le résultat dépendra des calculs d’apprentis sorciers de milliers d’ individus qui, sans en avoir le doigté, « tireront à la boule » plutôt que de viser au plus près. Le résultat sera aléatoire, peut-être encore plus aberrant qu’une finale Le Pen – Chirac…

Dans le contexte faisant consensus d’un « État sans dessein », cette situation d’un électorat tripartite – gauche-droite-centre – va se reproduire sans cesse, le centre normalement en position de force, sauf quand celle de la gauche ou de la droite qui sera en position de faiblesse ne saura pas lire les augures et n’aura pas l’humilité d’accepter ce centre comme un moindre mal, offrant alors le pouvoir à son adversaire…

Il sera intéressant de voir si cette présidentielle sera la première sous le signe de la stratégie ou la dernière sous celui de l’obstination.. Le Monde prêche pour l’obstination. On saura bientôt s’il s’agit de courage ou d’une assez regrettable témérité.

Pierre JC Allard

Une pensée sur “162. Le Monde à l’envers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *