171. Karcher

D’où nous est venu ce Sarko autoritaire, farouchement LUI, qui arrive dans la vie politique française comme un anachronisme? Un anachronisme, tout au moins, pour ceux qui sont encore bien jeunes. Ceux qui pensent que la république est la seule réalité et qu’il n’y en a pas d’autre. Ceux qui trouvent un peu agaçant qu’on ait tous les problèmes de la démocratie, mais qui sont convaincus qu’on ne peut pas en avoir d’autres. Ceux qui ne s’inquiètent pas des autres problèmes, comme le fascisme, le stalinisme, l’américanisme… des maladies honteuses, depuis longtemps contrôlées chez nous. La peste ? Bien sûr, la peste, on connaît, mais pas en France !

Ne voyant qu’aujourd’hui, ils oublient que la France, depuis la Révolution, est passée par trois monarchies, deux empires, une dictature et cinq républiques, sans compter les consulats, directoires et autres originalités. Ils ont le double défaut de trouver plus tolérables qu’ils ne le sont objectivement les problèmes de la démocratie — incluant tout ce verbiage inutile et cette corruption débridée — mais sans entrevoir dans la pénombre la possibilité même d’un État où l’on n’ait personne à qui se plaindre, ni députés, ni avocats, ni journaux, si quelqu’un en uniforme vient vous casser la gueule ou vous jeter au trou parce qu’il en a envie. Nous vivons en république.

Nous vivons encore en république, mais ça pourrait changer… Pas le mot « république » – il est aussi confortable qu’une vieille paire de pantoufles et on ne le laissera pas partir – mais l’idée de république, le concept tenu fermement pour acquis d’un État de droit absolu. Ça, ça pourrait partir. Pourquoi ? Parce qu’on est heureux et que tout va bien. La vie en France est devenu un fleuve tranquille. On glisse au fil de l’eau et le courant n’est pas très rapide…

Le fleuve coule trop doucement pour charrier tous les déchets qui s’accumulent le long des berges et nous avons quelques problèmes… Le plus grave de ces problèmes, c’est que, dans notre « État de droit « , se sont développés, comme des colibacilles, une foule d’éléments qui ne sont plus soumis à la loi. De petits éléments malins pour qui la loi n’existe pas et qui deviennent autant d’irritants. Trop de gens qui ne payent pas les impôts qu’ils devraient payer. Trop de compagnies qui traitent l’environnement comme il n’est pas permis de le traiter… et qui s’en fichent. Trop d’arrogance, par trop de fonctionnaires qui, protégés par leur syndicat, mais surtout par la nonchalance des gens ordinaires, peuvent faire n’importe quoi et surtout rien du tout.

La loi ? Trop d’éléments criminels ont maintenant une parfaite connaissance de la loi et peuvent l’utiliser à mauvais escient pour voler et tromper. Trop de politiciens mériteraient d’être pendus, à qui l’on donne le droit, après leurs crimes, de revenir gentiment redemander qu’on leur fasse confiance. La loi est devenue comme ces tests qui cessent d’être discriminants, parce que les « autres » connaissent les réponses. La loi n’empêche plus rien, parce que ceux qui le veulent savent tous comment la circonvenir et qu’il n’y a rien au-dessus de la loi: nous sommes un État de droit. C’est bien ce qu’on veut, n’est-ce pas, un État de droit ?

Oui, c’est ce qu’on veut. La démocratie, c’est pour ça qu’on s’est battu. Mais, il y a des choses que la démocratie ne peut pas faire. La démocratie ne peut pas régler les problèmes inhérents à la démocratie elle-même. Le problème de la majorité qui s’impose aux minorités, le problème de ceux qui ont toujours la force de l’État de droit pour eux, puisqu’il est dans la nature du jeu que gagnent ceux qui le jouent bien et qu’il y a des règles du jeu qui mènent à l’injustice. Sans rémission. Alors, une certaine nausée chronique s’installe. C’est pour ça que, depuis qu’on a dit « démocratie », on sait que, quand la loi n’apportera plus ce qu’elle devrait apporter, ni la sécurité, ni la justice, ni l’espoir, on la mettra en congé.

Aussi sûrement que les glaciations et les phases de la Lune, on sait que, quand il y a trop de déchets le long du fleuve trop tranquille, vient un pouvoir autoritaire. Un pouvoir qui n’est PAS démocratique et qui ne s’embarrasse pas des règles écrites. Pas un pouvoir fasciste corporatiste, collégial comme celui de Bush, mais un pouvoir personnel, comme celui de Louis XIV ou de Napoléon. Un pouvoir si absolu qu’il en devient débonnaire et qui vient faire un bon ménage. Le consensus populaire, tout à coup, est que, entre deux démocraties, quelqu’un vienne trancher le noeud gordien et remettre les pendules à l’heure… Naturellement, ce sera l’heure que voudra celui qu’on aura choisi, mais ce sera aussi l’heure que nous voulons tous. Parce que c’est pour ça que le consensus l’aura choisi.

Vraiment choisi, parce que l’autoritarisme n’est plus le mode par défaut dans une société moderne. Dans un État moderne, l’interdépendance entre les partenaires sociaux est telle, qu’il est impossible de transgresser le consensus social bien longtemps. L’autoritarisme vient quand on le réclame. Il va sur son erre, le temps d’épuiser l’indignation qui la mis en action et qui lui a donné le pouvoir d’agir… puis disparaît. La dictature demeure une abomination, mais elle a désormais la qualité rédemptrice qu’elle ne dure jamais. Elle ne peut pas durer. Une société, paradoxalement, ne peut renoncer au consensus que le temps qu’il y a consensus pour y renoncer ! C’est toujours le peuple qui décide, même quand la démocratie est en congé.

Où en sommes-nous, aujourd’hui, dans la marche vers l’autorité ? Peut-être plus loin qu’on ne le pense. D’abord, les problèmes sont là : la corruption, la violence dans les rues, l’invasion des « autres » que l’on prétend différents et qu’il est facile de voir comme la source de tous nos maux. Les atermoiements infinis qui font que justice n’est jamais rendue, que le progrès n’arrive jamais et que l’on n’a pas ce sentiment de devenir chaque jour un peu plus prospère, un peu meilleur, un peu plus heureux. Il y a une majorité – qui s’ignore encore – qui veut que l’on sorte le balai, que les choses changent, que la justice soit telle que chacun, en lui-même la voit. La demande est là. La réponse aussi, peut-être. Elle s’appelle peut-être Sarkozy. Il est venu parce que c’est ce que nous voulons.

Sarkozy a des idées et aussi des émotions, ce qui est indispensable. Il est bien inspiré et totalement sans scrupules. Comment peut-il accéder au vrai pouvoir, à l’AUTORITÉ ? Les étapes sont simples. D’abord, rendre inutiles tous les autres pouvoirs de l’État, qui s’équilibrent et qui font une France où tous les droits sont respectés… mais aussi où tous les abus sont permis. Dans un premier temps, on peut reconstituer, au niveau de la Présidence, une représentation pluraliste de la France. On peut y emmener assez de gauche, avec ce qu’il faut de droite, pour que des débats entre factions ressorte clairement ce que veut la population. On se parle, on écoute les doléances, on accepte quelques remontrances délicates, puis le Chef de l’État – qui est celui qui sait ce que la France veut et qui peut donc agir comme arbitre – donne des instructions pour que chacun fasse ce que doit. Tout se règle au Palais. Le législatif, ce qui porte le nom d’exécutif et même le judiciaire obéissent aux directives. Ce sont, de toute façon, les directives que le peuple veut qu’ils reçoivent… Regardez les sondages… Chaque semaine, dans les sondages, la France plébiscite son Chef.

Quand tout fonctionne bien, il ne reste qu’à institutionnaliser cet ordre nouveau. D’abord, un gouvernement d’Union Nationale. Une crise, n’importe laquelle, et ça deviendra un devoir pour chacun de se joindre à un gouvernement monolithique. Tous ceux qui ne sont pas encore venus d’eux-mêmes à la Présidence seront alors priés et convaincus de s’y présenter, de Besancenot à Marine en passant par Bayrou. Dans un deuxième temps, une nouvelle constitution : une VIe République.

Avec un Exécutif qui se confond avec le Président, un législatif qui ne s’organise plus en partis politiques, mais est composé de députés indépendants qui représentent directement les électeurs, comme des États Généraux permanents de la nation française. Ce sont eux, que le Président veut écouter. Pas les préjugés, les éléphants, ni les rhinocéros engoncés dans leurs idées d’hier et leurs privilèges. Une Assemblée de députés indépendants, issus du corps de la nation – éviter de dire du pays réel – et les lois leur sont soumises. Une vraie démocratie populaire, presque directe. Par la grâce et sous l’égide, bien sûr, du (Prince) Président, formellement et massivement plébiscité…

Après, on règle les problèmes. On remet les pouvoirs financiers à leur place, en confisquant, dans la mesure du nécessaire, ce qu’ils ont pris de trop. Sans discussions, car bien des secrets sont sortis et la France est indignée… Heureusement le Président est là, pour assurer l’ordre… Qui a dit que le Chef était de droite ? Puis, on remet une frontière autour de la France, et une autre autour de l’Europe qui se confond avec la frontière de l’Occident. De ces deux frontières, la première est bien poreuse… dans la mesure où la seconde est bien étanche. Libre à l’Allemagne d’accueillir des Turcs, mais s’ils viennent en France, ce sera comme touristes. Le commerce international ? Oui, s’il fait l’affaire de la France. Les migrations de population ? Oui, si elles font l’affaire de la France… L’Europe ? Oui… puisqu’elle fait l’affaire de la France. Qui a dit que le Chef était de gauche?

Tout cela ne peut durer qu’un temps, car si on se lasse de l’ineptie de l’attentisme et des remises à demain de la démocratie, on se lasse encore plus vite, quand on y est soumis, des remises en question en cascades et de l’arbitraire érigé en dogme des pouvoirs autoritaires. Il n’y a pas de terrain plus fertile pour faire croître une démocratie que le terreau de l’absolutisme. On la regrettera, elle reviendra… Quand les problème sont réglés, l’indignation cesse, on envoie Sanson lui-même à la guillotine et l’on recommence une autre histoire d’amour avec la démocratie….

Une nouvelle démocratie virginale, bien proprette dont ont été brossés au karcher les entourloupettes, les privilèges éhontés enchâssés dans un fatras de formules illisibles et toutes ces cohortes de petits copains, toutes ces théories interminables de petites fourmis profiteuses…. Combien de temps pour que revienne la démocratie, si elle part en vacances ? On ne sait pas, tout change très vite… Pour parodier la phrase de Lamartine, les 18 ans depuis la chute du Mur de Berlin ont été 18 siècles pour le monde… Dans une société de tradition démocratique et avec l’Internet qui assure la transparence, des vacances dans l’absolutisme ne devraient pas durer bien longtemps….. Un mauvais moment à passer… Je serais bien surpris que « cette génération passe, avant que toutes ces choses n’arrivent »…

Pierre JC Allard

4 pensées sur “171. Karcher

  • Ping : Cette mocheté de démocratie ! « Les 7 du Québec

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    12 juin 2009 à 2 02 43 06436
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    Vos propos de belle hauteur me remmettent en tête deux aphorismes:

    Le premier: « rien ne se reconstruit aussi vite que le Monde. »(de « je-ne-sais-qui »…)
    Le second, de Paul Valéry: « Que serait l’homme sans le secours de ce qui n’existe pas? »
    Et pour faire bonne mesure, j’ajoute Proust: «  » les seuls êtres réels , ce sont les idées. »

    Bien à vous, et merci pour vos brillantes analyses.

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    12 juin 2009 à 2 02 46 06466
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    Comme on ne peut « éditer » les commentaires, je me corrige au plus vite:

    « me remettent »,un seul « m » bien entendu… (où l’avais-je, la tête?)

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  • Ping : Le leurre de la démocratie « Les 7 du Québec

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