185. Le temps du partage. Tout baigne dans l’huile…

Si vous parlez entre quatre yeux et quatre murs à quelqu’un qui s’y connaît un peu, il vous dira que la crise du pétrole est une arnaque.  Le pétrole  est là et au départ ne coûte rien ; c’est une de ces ressources  que la nature nous donne gratuitement, à charge pour nous d’investir le travail requis pour en tirer profit.    Travail ?  Le travail, si on parle pétrole, c’est l’extraction, le raffinage, le transport, le stockage, la distribution.   Tout ça est largement automatisé, de plus en plus automatisé et coûte donc de moins en moins cher.   Le coût de production réel du pétrole en dollars constants, depuis 35, ans n’a pas augmenté, il a diminué.  Le prix du pétrole, lui, depuis 35 ans s’est multiplié par 45, passant de 3 à 135 dollars le baril.     Beaucoup de fric.

Combien de fric ? Échappez à tous les pièges tendus pour que vous ne le sachiez pas et passez à la réalité.    La consommation énergétique de la planète est de  8 800 MTEP, dont  au moins 90 % en hydrocarbures.  À 7, 6 barils en moyenne par tonne et USD $135 par baril, on parle d’au moins  8  trillions par année (USD $ 8  000 000 000 000, pour les puristes).  Si les coûts  réels de production n’ont pas augmenté depuis 1973, 98% de cette valeur est profit  ou inflation.  La production   annuelle totale de la planète « vaut » USD$ 47 T.  Le pétrole en représente 17%. Un gros morceau.

Quelqu’un fait un gros profit.  Profit ?  C’est aussi un euphémisme.  Si le profit est défini comme  ce qui reste  à l’entrepreneur quand il déduit le coût des intrants du prix de vente du produit, le mot est assez mal choisi, car le travail – et donc la production – du pétrole  n’est pas un élément important de son coût.  Le prix du pétrole est d’abord une rente payée au propriétaire du pétrole.  L’argent prélevé est déguisé en profits, mais c’est une rente.  C’est le prix que ceux qui se sont approprié cette ressource exigent pour y donner accès.

Leur  droit d’en exiger ce prix  repose sur la force de pouvoir en contrôler l’accès et sur rien d’autre. « La propriété » – disait Proudhon – « c’est le vol ! ».  N’est-il pas évident que la terre  n’a jamais été appropriée à l’origine que par l’occupation de fait d’un territoire, suivie de la force d’en exclure les autres ?  Les ressources qu’elle contient n’ont jamais non plus été appropriées que par la force de conserver de façon permanente cette possession d’abord précaire.   Quand on remonte la chaîne des titres d’un propriétaire sur la terre ou sur ses ressources, on n’en arrive jamais qu’à cette illégitimité initiale

Il n y a aucune justification morale crédible pour que les ressources naturelles appartiennent à celui qui vit à côté ou au-dessus de ces ressources.  Éthiquement parlant, seule l’humanité pourrait collectivement se prétendre légitime propriétaire des ressources naturelles.  Seul un gouvernement qui serait mandaté par l’humanité tout entière pourrait détenir, pour le bien commun, un droit éminent sur l’ensemble des ressources planétaires.

En l’absence d’un tel droit, exiger cette rente par la force est pure extorsion. Les ressources de la planète ne peuvent appartenir qu’à l’humanité.  C’est notre patrimoine commun. Les droits souverains qu’exercent aujourd’hui les États sur les ressources d’un territoire, au nom d’une collectivité qui ne l’occupe toujours que par droit de conquête, sont  des droits bien discutables… et ils doivent être discutés.

Ils doivent être remis en question car, s’il y a vraiment pénurie, il y a force majeure  et la collectivité globale doit intervenir.  Si, au contraire, les raretés sont créées artificiellement pour  permettre de mener des conflits et de s’enrichir, il est  tout aussi important d’en finir avec cette supercherie de la carence des ressources.  S’il y en a amplement pour tout le monde  et pour longtemps…  il faut partager.

Il faudrait partager.  Tout indique que nous avons des réserves de pétrole et de gaz  pour au moins deux siècles, sans doute bien plus.  Une politique globale transparente nous le dirait.  Quoi qu’il en soit de ces réserves, toutefois, les alternatives au pétrole sont, de toute façon, connues et bien disponibles – allant du nucléaire au solaire et à l’éolien – et l’impact sur les coûts de production du passage à ces énergies nouvelles devient chaque jour plus marginal.  Il faudrait qu’une autorité internationale gère l’exploitation et la distribution du pétrole et éventuellement de toutes les ressources naturelles    Évidemment, ça n’arrivera pas.  Pas sans quelques discussions.

Partager exige une discussion avec les propriétaires.  Qui sont les propriétaires ?  Apparemment, surtout quelques cheiks, mais ce n’est que poudre aux yeux.  Le propriétaire ne touche sa rente, qui est  une extorsion, que s’il a la force de l’exiger.  La plupart des propriétaires en titre du pétrole ne l’ont pas.  La force est entre les mains des pétrolières, lesquelles disposent de celle des gouvernements qu’elles corrompent.   Ce sont les pétrolières qui déguisent leur rente sous forme de profits d’exploitation, aux divers paliers d’une structure verticale parfaitement intégrée, ne gardant les petits potentats locaux que pour  avoir des boucs émissaires sous la main.

Pourquoi ne pas discuter de partage avec les vrais proprios ?  Ceux qui ont le pouvoir pourraient  prendre  ce qu’ils veulent de bien d’autres façons…. Pourquoi  la classe dominante se sert-elle du pétrole pour prélever sur la richesse  globale  la part qu’elle en veut ?  Parce qu’utiliser le pétrole est simplement la façon la plus facile de le faire.  L’énergie est aujourd’hui ce qu’était la terre à l’époque de Ricardo: nous sommes tous consommateurs d’énergie. On peut donc prendre  par l’énergie la ponction qu’on veut sur l’économie mondiale. Exactement la livre de chair qu’on décide de prendre sur vous, sur  moi, sur tout le monde, au prorata de sa consommation d’énergie.  Un commerce équitable…

Le prix du pétrole est fixé arbitrairement au niveau qu’on veut. Il n’y a pas de facteurs exogènes, car le sous-sol ne bouge pas, on n’a que les guerres et les révolutions qu’on fomente et le rapport de la demande à l’offre ne dépend que de la demande, c’est–à-dire de la croissance dont on décide pour optimiser le rendement du capital: l’autre grande arnaque, dont nous parlerons une autrefois…  Quand le prix du pétrole monte, il n’y a donc pas de surprise ;  c’est qu’« ils »  veulent plus d’argent. Merci, mon Dieu, ce n’est encore que 17% !  Ça pourrait être 20%, 25%….

La classe dominante s’accroche au pétrole par paresse encore plus que par cupidité, parce que cette extorsion est la plus simple des arnaques.  Vendre le pétrole au prix qu’on veut est un outil efficace et ceux qui mènent le monde ne voient aucune raison d’en changer.   Il faudrait les en convaincre…

Pierre JC Allard

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5 pensées sur “185. Le temps du partage. Tout baigne dans l’huile…

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    5 septembre 2011 à 21 09 05 09059
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    On peut d’ailleur se poser la question sur les premiers appels de Barrack Obama au prince d’Arabie Saoudite dès les premières manifestations du printemps arabe. Il semble que ce 17% soit aussi le centre de leurs préoccupations pour autre chose que des facteurs d’économie et de rente.

    Je fais aussi le lien avec mon commentaire sur la disparition progressive des ressources naturelles dont celle de l’énergie, pour justifier le recours à l’économie durable.

    Nous manquons de transparence de la part des oligarques pour miser 200 ans de production possible. Et après ces années?
    On consacre présentement, et de plus en plus, une grande partie de la production agricole pour créer du méthanol et les prix mondiaux de l’alimentation en reflètent déjà la cruelle réalité d’une pénurie collatérale.

    De plus, toute forme d’énergie, et principalement l’énergie du travail, sera toujours gaspillée si nous nous obstinons à poursuivre la voie de l’économie néo-libérale de la croissance.

    « Contempler des monceaux de nourriture durable, n’est-ce point voir du temps de reste et des actes épargnés ? Une caisse de biscuits, c’est tout un mois de paresse et de vie. » – Valéry

    DG

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    6 septembre 2011 à 22 10 09 09099
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    @ DG

    Je n’ai pas de preuves, mais on m’a donné bien des indices. Comme je sais que vous aimez aller au fond des choses, vérifiez, si vous avez une minute, ce phénomène curieux à la fin de la guerre du Vietnam. La nouvelle est sortie à la Une de centaines de journaux (dont La Presse !) d’une reserve ENORME de pétrole sous la Mer de Chine. La nouvelle a été publiée UNE JOURNÉE .. puis est disparue pour ne jamais revenir. Étrange coincidence, toutefois, les forces chinoises ont occupé l’archipel Paracel, dont la possession confèrerait normalement les droits d’exploitation a cette région autrement inhabitée – le lendemain du départ en catastrophe des USA de Saigon. Elles l’ont fait manu militari, et peu de temps après, a éclaté cette guerre entre la Vietnam réunifié et son alliée la Chine, dont personne ne sait trop pourquoi elle a eu lieu ni ce qu’elle a donné.

    Il y a aussi le secret de polichinelle, pour la population locale, que toute côte atlantique du Honduras et du Belize regorge de pétrole dont il ne faut jamais évoquer l’exploitation. Je ne crois pas à la pénurie prochaine de pétrole. Sauf comme prétexte a spéculation, bien sûr

    Sur l’histoire du methanol, je suis sceptique. Rien de neuf, il y a longtemps que le Brésil le fait. Il n’est pas exclus que l’engouement récent ne soit pas là justement pour créer une pénurie alimentaire, car RIEN ne modifierait mieux l’équilibre commercial global en faveur des USA , qu’une hausse du prix des céréales dont ils ont le loin le plus grand potentiel inutilisé d’exportation. On verra bien…

    PJCA

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    6 septembre 2011 à 23 11 37 09379
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    @PJCA

    merci de m’ouvrir une avenue que j’ignorais, intéressant.

    Voici un article assez complet sur la situation : Les Spratly au cœur des tensions en Asie
    http://www.monde-diplomatique.fr/1996/03/RAISSON/2477

    Dans les notes au bas il y a aussi des liens vers des plans de la région en rapport avec  »les accrochages de 1974 dans les Paracel, archipel situé plus au nord au cours desquels un bâtiment de guerre chinois avait coulé un navire vietnamien et les nouveaux heurts sino-vietnamiens de 1994, on ne compte plus les incidents, notamment à l’occasion de l’installation par les forces de Pékin de bornes de souveraineté. »

    Les réserves d’hydrocarbures sont en effet estimées par les Chinois à 205 000 milliards de barils d’équivalent pétrole (BEP) uniquement pour la mer de Chine méridionale sans compter l’un des plus importants du monde : évalué à 137 000 milliards de mètres cubes et exploité par la compagnie pétrolière d’Etat Pertamina(Chine) et la société américaine Exxon couvrant par exemple les îles indonésiennes Natuna.

    Je pencherai donc avec votre septicisme sur l’étât actuel des réserves annoncées de même que les pénuties alimentaires: Il ne saurait (en quelque société que ce soit) y avoir privilège sans pénurie.

    Merci

    DG

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    7 décembre 2011 à 3 03 59 125912
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    Pour compléter le commentaire précédent sur l’actualité pétrole-Chine:

    Mercredi le 10 aout 2011 Le premier porte-avions chinois fait son baptême en mer. Développé à partir de la coque du porte-avions soviétique Varyag il sera utilisé en cas de conflit territorial.

    Le 29 novembre, le porte-avions chinois effectue son deuxième essai en mer .
    ref: http://french.cri.cn/781/2011/11/29/302s262607.htm

    Le 6 décembre le président chinois Hu Jintao a appelé mardi la Marine à être prête au combat et à poursuivre sa modernisation afin de défendre la sécurité nationale de la Chine, a rapporté l’agence Chine nouvelle. Le Vietnam, les Philippines et Taïwan se heurtent à la Chine pour revendiquer la souveraineté sur le petit archipel des Spratleys, des îles de la mer de Chine méridionale riche en hydrocarbures que Pékin considère siennes. Pékin et Hanoi se disputent aussi les Paracels.
    ref: ttp://www.cyberpresse.ca/international/asie-oceanie/201112/06/01-4475122-pekin-demande-a-la-marine-detre-prete-au-combat.php

    DG

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    10 décembre 2011 à 8 08 23 122312
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    @ DG

    Pour la Chine, les Paracels et sans doute les Spratleys ne sont pas négociables. Le porte avion chinois est encore symbolique si on regarde la puissance américaine, mais le message est clair et les USA n’ont pas la « virtus », dans le sens romain du terme, de mener un confit avec la Chine. Les USA sont a se désagréger, reste a voir quelle bêtise fera l’un ou autre des psycho à Washington quand il sera évident que le règne américain est fini.

    PJCA

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