186. Bonne fête, Travailleur !

Les mères ont leur fête au temps du muguet, la République aussi, en juillet, et même le petit Jésus a la sienne, en décembre. On leur fait des cadeaux. Des fleurs, des discours ou, quand on croit que le jubilaire a vraiment tout, on s’en fait entre nous. Chouette, les fêtes ! Êtes-vous Carrefour ou Wal-Mart ?

En Amérique, où l’on a compris que se faire des cadeaux fait marcher le commerce et est le plus beau cadeau collectif qu’on puisse se faire, on a la journée de la Femme, celle des Enfants, celle des Secrétaires et bien d’autres. Comme on importe tout des USA, mais qu’on fait tout mieux que tout le monde, on finira aussi par avoir des jours de n’importe qui, puis de n’importe quoi. Une journée Lambda, par exemple, où l’on parlera des Tibétains et où l’on achètera chinois… Mais je m’égare…

Pourquoi le travail n’aurait-il pas sa fête, lui aussi ? Un jour par année, où l’on pense aux travailleurs, est-ce trop demander ? Alors on a le Premier Mai… Le problème, c’est qu’à partir d’un certain âqe, se faire souhaiter bonne fête, c’est aussi se faire dire qu’on a pris un coup de vieux. Le travail n’est plus très jeune. Il marche encore, mais… pas très alerte. Évidemment, quand on a connu Germinal et qu’on a écouté Jaurès, entendre Ségolène et se battre pour les 35 heures, ça ne donne pas le goût de courir.

Soyons sérieux. Il y a moins de travail, moins de travailleurs et la plus grande partie du travail qu’on fait, en col roulé plus souvent qu’en col blanc ou bleu, grand-papa n’aurait même pas appelé ça du travail. On vit dans une société de services, une société d’économie tertiaire, il ne reste que 16% de la main-d’œuvre en industrie aux USA. Le cambouis et la sueur sont devenus des raretés plaisamment rétro, comme le communisme. Alors on ne se retrouve plus. Il n’y a plus de prolétaires. On a fait disparaître la classe ouvrière.

Inutile de chercher le travailleur en bas de l’échelle sociale. Il a été poussé en haut par toute une horde de non-travailleurs. Les chômeurs, bien sûr, mais ça, c’est l’aristocratie des sans-travail, les temporaires. Il y a les permanents du non-travail. Chômeur un jour, mais précaire toujours… Il y a les jeunes, il y a les vieux, les non-instruits, les pas-tout-à-fait-en-santé et les pas-tout-à-fait-doués, les immigrés et les pas-tout-à-fait-français. Syndiqué et défavorisé ? Vous plaisantez ou vous voulez une baffe ?

Le travailleur marche sur du solide. Ils sont nombreux en dessous… L’image choc des travailleurs en marche, ce n’est plus une démonstration sur les boulevards, ce sont les millions de voitures de travailleurs qui avancent lentement, en rangs serrés vers l’Espagne, début août. Le grand soir, c’est chaque soir où il y a du foot. Le travailleur a réussi son entrée dans la bourgeoisie.

Solidarité ? Avec qui ? Nous sommes tous disparates, avec des intérêts différents. C’est ça, une économie tertiaire. La lutte des travailleurs peut-elle être celle de ceux qui ne travaillent pas ? Comment être avec les exclus, quand on a tellement peur de sortir ? « Diviser pour régner ? » Même pas, juste laisser l’égoïsme et la paresse faire leur œuvre, dans une société où il y en a assez pour que ce qui leur manque ne manque pas vraiment à ceux qui ont peu.

Ne cherchez pas le travailleur en bas. Ne le cherchez pas à gauche non plus. Sans solidarité, il n’y a plus de gauche. Il ne reste à gauche que quelques théoriciens et des journalistes qui bloquent le passage, pour qu’on n’aille pas trop loin. Pour qu’on ne tombe pas dans le vide, ou pire, qu’on ne découvre pas que la terre est ronde et qu’on ne se retrouve pas à droite.

Le travailleur a trouvé sa place dans le monde de l’abondance. Elle n’est ni en bas ni à gauche, juste un peu à l’écart. Presque tout le travail qu’on fait est d’une utilité douteuse et, sans le dire, on pense que l’assistanat vaut bien le travail dans un monde de loisirs. La moitié de la richesse nationale appartient à 5% de la population, mais pourquoi se plaindre ? C’est bien pire ailleurs. 38% de la richesse aux USA appartient à 1% de la population, la moitié de l’humanité vit sur 1 euro par jour et 1 000 000 d’enfants meurent de faim ou de malnutrition chaque mois.

La réalité, c’est que l’on n’est plus une population démocratiquement gouvernée mais un cheptel judicieusement exploité, mais cette idée n’est vraiment troublante que si on y accorde trop d’attention. Il suffirait d’une décision politique pour que le niveau de vie du travailleur moyen double en quelques mois… mais serait-on plus heureux ? Et ils feraient quoi, les riches, si tout le monde avait tout ? Vous imaginez la queue, chez Fouquet’s ?

Allez, il n’y a plus de travailleurs, nous sommes tous des travailleurs. « Liberté, c’est une marque de yaourts » et l’Internationale est une chaîne d’hôtels. Souhaitons-nous bonne fête, oublions nos rides, soufflons les chandelles et trinquons. Nous sommes là pour trinquer.

Pierre JC Allard 

 

Précédent

Suivant

6 pensées sur “186. Bonne fête, Travailleur !

  • avatar
    4 septembre 2011 à 15 03 54 09549
    Permalink

    Il est devenu difficile de partager quelques réflections sur Centpapiers alors je profite de l’invitation twitter que vous nous faites à lire vos textes pour développer un peu plus un sujet laissé pour compte sur ce journal en voulant présenter Baudrillard sans toutefois en être un défenseur.

    Le salarié moderne n’est plus considéré comme un travailleur. Plutôt un consommateur dans un parc mondial de la ressource humaine mobilisé par le travail assigné à tourner la roue de l’abondance requérant toujours plus de production pour satisfaire un système financier et économique basé sur l’établissement de nouveaux privilèges; ceux du pouvoir de la richesse.

    « Encore une fois, la consommation est un travail social. Le consommateur est requis et mobilisé comme travailleur à ce niveau aussi […]. Il ne faudrait quand même pas demander au « travailleur de la consommation » de sacrifier son salaire (ses satisfactions individuelles) pour le bien de la collectivité. Quelque part dans leur subconscient social, les millions de consommateurs ont une espèce d’intuition pratique de ce nouveau statut de travailleur aliéné, ils traduisent donc spontanément comme mystification à l’appel de la solidarité publique, et leur résistance tenace sur ce plan ne fait que traduire un réflexe de défense politique. L’ « égoïsme » forcené du consommateur, c’est aussi la subconscience grossière d’être, en dépit de tout le pathos sur l’abondance et le bien-être, le nouvel exploité des temps modernes. » – Jean Baudrillard

    Vous auriez eu de superbes conversations avec celui-ci sur cette « tendance à s’affranchir de toute obligation de solidarité, à ne vivre que pour soi », cette montée pernicieuse de l’individualisme et nous, lecteurs, au plaisir de la réflection à vous lire.

    «Il faut vivre en intelligence avec le système, mais en révolte contre ses conséquences, il faut vivre avec l’idée que nous avons survécu au pire.» – Jean Baudrillard

    Bonne fête des consommateurs.

    DG

    Répondre
  • avatar
    4 septembre 2011 à 17 05 14 09149
    Permalink

    Il faut ajouter que quoi qu’on en dise de nos décideurs politiques, ceux ci sont bien qu’avec des parts conscientes et inconscientes de ce jeu de l’injustice dans l’abondance : n’en sont pas moins des lobotomisés plus ou moins graves, selon les cas … il faut les passer au crible comme le ferait hannibal ( lecter )

    le plus grave étant le déni de l’ aboutissant de l’injustice, dans leurs consciences et inconsciences

    Faut il ou non tuer tout le monde ? Cette idée n’est pas encore comprise par tout le monde, peut être par quelques uns de ces oligarques qui s’amusent comme des fous ? mais pas par les autres ( qui se croient juste en dessous )

    Répondre
  • avatar
    5 septembre 2011 à 12 12 36 09369
    Permalink

    @ DG

    Au moment où je découvre Baudrillard, dans les années 70, il y a déjà dix ans que mon manuscrit « Crisis and Beyond » circule sous le manteau. It portait l’emprente forte de écrits de Maslow, Veblen, Caplow, Illich, etc. Je ne vois donc alors Baudrillard que comme une confirmation de mes idées, un brillants approfondissement de concepts avec lesquels je suis essentiellement d’accord, mais que je n’ai aucune intention de discuter davantage, puisque l’important me semble de trouver une SOLUTION CONCRETE avant l’éclatement qui vient inexorablement… Je crois que vous trouveriez un certain plaisir a lire cet ouvrage, mème s’il semble aujourd’hui avoir été écrit il y a des siècles… http://www.nouvellesociete.org/300.html

    A mon avis, l’éclatement prévu est finalement venu en 2008, la priorité cessant dès lors d’étre un soutènement du systeme pour devenir l’enlèvement des décombres…

    PJCA

    Répondre
  • avatar
    5 septembre 2011 à 16 04 18 09189
    Permalink

    L’objectif de présenter Baudrillard n’était pas d’en discuter mais de pointer vers des opinions similaires aux vôtres pour le plus grand bien de la connaissance.

    J’avais déjà lu CRISIS AND BEYOND, (je l’ai encore en pdf: http://manuscritdepot.com/a.pierre-jc-allard.4.htm), et je suis d’avis que nous sommes présentement en plein passage de l’Homo Faber à l’àge de la créativité. Le problème étant celui de contenir l’anarchie avant sa mise en place, et la disparition progressive des ressources naturelles de l’énergie et des mines où nous devrons appliquer une économie durable. (Créer pour durer)

    Seulement il fallait compter sur l’oligarque qui voudra contrer la dépossession du pouvoir par sa richesse matérielle et virtuelle au profit de celui du créatif que par le plan du chaos des souvenainetés (seul rampart de solidarité) présentement appliqué.
    2780 têtes devront tomber.

    Résister c’est créer, créer c’est résister.
    Créons le changement.

    DG

    Répondre
  • avatar
    5 septembre 2011 à 16 04 34 09349
    Permalink

    p.s. «L’objectif est de libérer l’homme de labeur, et donc d’augmenter sa liberté et sa créativité.» – PJCA

    «J’ai vu des démocraties intervenir contre à peu près tout, sauf contre les fascismes.» – André Malraux

    DG

    Répondre
  • avatar
    5 septembre 2011 à 18 06 26 09269
    Permalink

    @ DG

    Chaque fois que je constate que vous avez lu mes textes, j’en suis heureux, mais aussi un peu déçu de ne pas savoir où je pourrais aussi lire les vôtres…

    PJCA

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *