21. La stratégie dilatoire

Passer d’un économie industrielle à une économie de services en voulant préserver une même structure du pouvoir – et donc en gardant son rôle dominant au capital – est un travail bien délicat. La production industrielle doit garder toute son importance et les services ne doivent pas supplanter l’industrie. C’est un travail d’orfèvre, car exige des accrocs au sens commun le plus évident.

Ainsi, malgré la saturation des marchés et bien que la demande en soit satisfaite dans les pays développés et jugée irrecevable – parce que non­effective – dans les pays sous-développés, il faut maintenir la consommation des biens industriels et en poursuivre la production massive. Il faut veiller à la formation des fournisseurs des services haut de gamme que réclame la population, en nombre suffisant pour refléter les progrès de la technologie, mais tout en respectant l’amortissement du capital fixe. Les services ne doivent pas supplanter l’industrie, car la production industrielle et donc le capital doivent garder toute leur importance.

Il ne faut donc former des professionnels de haut niveau qu’en nombre bien inférieur à ce qu’exigerait, de toute évidence, la demande croissante pour les services que ceux-ci pourraient rendre, car il y a un équilibre prioritaire à maintenir. Cet équilibre n’est pas entre l’offre et la demande, il ne repose pas sur le meilleur coût/bénéfice des diverses hypothèses pour obtenir globalement la satisfaction du besoin ; il est entre le nombre de professionnels d’une discipline et la part de la consommation totale qu’on veut qu’ils s’approprient ; il vise l’optimisation de la rentabilité de l’équipement et des infrastructures à leur disposition.

La lutte pour garder la primauté à l’industrie serait une bataille sur deux fronts. L’objectif sur le premier, tout à fait sans surprises, serait de compléter la mécanisation du secteur secondaire en y introduisant des automates programmables, puis d’en repousser aussi loin que possible les frontières. On y intégrerait le segment du tertiaire qui pouvait facilement être assimilé à l’industrie : travail secrétarial et administratif, manutention et manipulation du papier, travail de supervision de proximité et de gestion intermédiaire servant uniquement de relais entre la décision et l’exécution. Ce travail pourrait être confié à des ordinateurs « intelligents » qui assumeraient peu à peu ces tâches.

Cette dernière poussée de la mécanisation était dans la ligne de ses avancées précédentes et n’avait rien de surprenant, on ne ferait que l’accélérer. Ce faisant, on aggraverait le problème de l’emploi et donc de la demande effective, mais, ces activités étant, la plupart du temps, celles qui se passent dans les coulisses de la production et dont le consommateur ne soupçonne même pas l’existence, celui-ci n’en saurait rien et cette rapide expansion ne ferait pas sourciller

On pourrait d’ailleurs minimiser ces pertes d’emplois, grâce à une connivence spontanée entre syndicats et managers. Les syndicats, traités en alliés du pouvoir, garderaient leurs exigences au palier des chiffres absolus, sans tatillonner sur les déplacements. Les managers, pour leur part, ne trouvant pas leur gratification immédiate dans le profit de l’entreprise, mais dans son fonctionnement harmonieux et l’expansion de ses affaires – et, pour une bonne part, dans l’augmentation du nombre de leurs subordonnés et employés ! – regarderaient avec bienveillance le maintien en poste, après la mécanisation et l’informatisation, de plus de travailleurs qu’en aurait suggéré un expert en OST .

La lutte sur l’autre front allait exiger une stratégie plus complexe. Il s’agirait d’envahir le tertiaire et de rendre les fournisseurs de services dépendants de la machine en créant une symbiose entre eux et l’équipement. Si la symbiose était réussie, le capital, à défaut d’être un multiplicateur, pourrait justifier sa livre de chair en devenant un passage obligé à la prestation de services. L’industrie pourrait conserver sa position dominante même dans une économie de services.

L’invasion du tertiaire se ferait d’abord en poursuivant, à un niveau plus élevé, le même processus que la taylorisation des tâches avait introduit au cours des deus générations précédentes. On tenterait de faire dévier la demande pour des services professionnels complexes vers une demande n’exigeant que des compétences simples. En substituant aux activités que la machine ne peut pas exécuter des faisceaux de tâches plus simples dont celle-ci peut s’acquitter, on peut conduire l’invasion jusqu’au au palier où sont offerts les services professionnels que veut vraiment la population, ceux qui exigent des années de formation et qui semblent inaccessibles à la mécanisation.

Un bon exemple de ce type de substitutions dans le tertiaire supérieur, dans le secteur de la santé, par exemple, est de répondre à une demande pour de la compassion et une prise en charge médicale en offrant plutôt des services dépersonnalisés en chaîne et une distribution quasi automatique d’ordonnances et de médicaments. On peut alors mettre l’accent sur les scanneurs, les laboratoires, la pharmacie, le matériel, la compétence restant dans l’ombre.

Ce processus est grandement facilité si on peut évoluer dans des structures salariées, puisque la relation directe y est rompue entre le client et les fournisseurs de services, lesquels peuvent dès lors apparaître interchangeables. L’intervention d’un patron crée un meilleur rapport des forces entre le capital et les professionnels et entre le capital et les consommateurs. Quand l’abondance permet de créer des réseaux de services publics, on va donc reproduire dans les établissements de santé et d’éducation la structure de salariat des industries. On y crée un environnement mécanisé qui facilite la prestation des services et dont les consommateurs aussi deviennent dépendants.

Il était certain que la mécanisation envahirait le tertiaire et qu’avec le temps la symbiose se réaliserait, garantissant au capital sa part des profits du tertiaire. Le défi concret était de maintenir entre temps la priorité de l’industrie. Comment faire s’évanouir le spectre de l’abominable satisfaction ? En y apportant audacieusement l’ultime parade dont rêvaient les managers : produire pour produire.

Pierre JC Allard

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