22. Les profs en cols bleus

1. LES ROBINETS DÉGOUTENT

Il y a au Québec des centaines d’avocats, de diplômés en service social et d’autres universitaires qui n’ont pas de travail. Mais on doit compter des semaines pour trouver un menuisier compétent! Un plombier durant la fin de semaine vous coûte 80 dollars l’heure… mais 30% de la restauration résidentielle se paye au comptant, moins cher, sous la table. Et il faut être bien futé pour faire réparer un téléviseur, de l’équipement ménager ou une automobile sans trop se faire avoir.

Coté grands projets, des investisseurs étrangers ont remis en question, l’an dernier, un chantier d’un milliard de dollars à cause du climat dans le secteur construction: violence sur les chantiers, le favoritisme érigé en système et bien des délégués de chantiers qui touchent des pots-de-vin. Les retards sont si importants que le petit entrepreneur n’a parfois le choix qu’entre finir lui-même le travail prévu… ou encourir des pénalités qui amèneraient sa ruine.

Il y a un malaise profond et une carence grave de travailleurs qualifiés au niveau des métiers de base, tandis qu’en haut et en dessous on a un surplus sérieux de main-d’œuvre disponible: 21% de la main-d’œuvre est présentement en chômage ou prestataire du BS.

Bien sûr, la question est complexe, et on trouve pas ou peu d’enthousiasme dans la population pour ce genre de métier. Mais le besoin est là, et une Nouvelle Société devra d’une façon ou d’une l’autre le régler. Est-ce que nous ne pourrions pas trouver une astuce pour former ces travailleurs de métier dont on a tellement besoin?


2. LA DEUXIEME CLASSE

On essaie beaucoup, car c’est ça – (entre autres choses, mais plus que n’importe quoi!) – qu’un système d’éducation est supposé apporter. Au Québec, trois ministères se partagent cette tâche et dépensent quelques milliards de dollars par année pour la formation professionnelle.

On dépense des milliards de dollars par année mais, du point de vue emploi et production, c’est une formation de deuxième classe. Parce qu’une formation en institutions d’enseignement est trop longue, trop théorique et pas assez pratique, trop générale et pas assez spécialisée pour les postes à remplir. C’est une formation qui est trop coûteuse, avec des équipements désuets et des profs en cols blancs qui sont d’abord des professeurs, et ensuite seulement des spécialistes des matières qu’ils enseignent.

Une formation de deuxième classe, qui non seulement ne forme pas pour des emplois disponibles, mais qui ne transmet pas non plus les connaissances qui permettraient au diplômé de devenir un travailleur entrepreneur autonome, ce qui est peut-être la vraie voie de l’avenir.

Non seulement une formation de deuxième classe, mais aussi, surtout, une formation de deuxième choix; car toutes les images négatives du travail manuel que véhiculent les parents et nos enseignants – les premiers parce qu’ils sont des cols bleus, et les seconds parce qu’ils n’en sont pas – font que ceux qui choisissent la formation professionnelle sont presque toujours ceux qui n’on pas pu se qualifier pour mieux. Le « mieux » étant, pour l’étudiant, tout ce qui porte un col blanc. Même inutile ou superflu.


3. OHÉ COMPAGNONS !

Il y a une alternative à cette formation de deuxième classe en institutions. Elle est connue depuis le Moyen-âge. Un époque où il y avait des Maîtres, des Compagnons qui savaient, et des apprentis qui apprenaient. Au travail.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, quand on a VRAIMENT voulu être sérieux – et enseigner vite et bien un métier à ceux et celles qui remplaçaient, en usines, les travailleurs de métier partis pour le front – c’est aussi à la formation en industrie qu’on a eu recours.

Il y a encore aujourd’hui, en France, en Allemagne, en Angleterre, au Canada même et ailleurs, à coté de la formation professionnelle longue qui se donne en institutions, une formation industrie, une formation sur mesure qui colle à l’emploi et permet d’apprendre à remplir un vrai poste de travail

Une formation de première classe, avec de vrais équipements et une véritable ambiance de travail. Donnée par de vrais travailleurs qualifiés, des compagnons dont on fait des maîtres en leur montrant à enseigner

C’est ça, la vraie formation professionnelle, et même le travailleur autonome apprend mieux son métier s’il l’apprend en entreprise, dans des circonstances qui reproduisent la vie réelle.

Pourtant, cette formation est considérée actuellement comme un pis-aller, comme un succédanné à la « vraie » formation, qui se donne, elle, dans une institution. Il serait temps qu’on revoit cette question et que la formation en industrie cesse d’être une exception pour devenir la norme.


4. ALTERNATIVE « ALTERNANCE »

Comment monter un système universel de formation en entreprise? D’abord, que les entreprises qui ont des emplois à combler et qui veulent faire de la formation s’inscrivent au ministère compétent. On les aidera. En faisant l’analyse de leurs postes à remplir et en formant, comme enseignants professionnels, certains de leurs travailleurs: il ne faut pas, en moyenne, plus de six semaines pour montrer à un bon ouvrier qualifié à enseigner ce qu’il sait.

Ensuite, on doit publier dans les polyvalentes la liste des offres d’emploi des compagnies et accorder automatiquement, à tout étudiant de 16 ans ou plus qui en fait la demande, le droit d’être libéré des cours pendant trois (3) mois pour s’inscrire à un Stage d’orientation en entreprise .

C’est l’entreprise qui fera le choix final des stagiaires. Au bout de ce stage d’orientation de trois mois, si elle et le stagiaire sont satisfaits, on organisera alors pour celui-ci un programme complet de formation auquel collaboreront, l’entreprise et une institution.

Le stagiaire recevra en institution la formation théorique et les exercice pratiques dont les parties auront convenu; il recevra en entreprise, dans le cadre de son travail, des exercices dont les parties auront aussi convenu. En alternance.

Il passera ainsi 50% de son temps au travail et on lui enseignera de cette façon, en alternant de l’école à l’entreprise, tout ce qui est nécessaire à son travail. Pas plus pas moins. Ce qui lui garantira une formation professionnelle et un emploi. En 18 mois, il deviendra un ouvrier qualifié.


5. LE VOLET CULTUREL

Si on parle de former le travailleur en entreprise et de lui montrer d’abord ce qui est nécessaire à son travail, on est vite accusé de vouloir le priver d’un accès à la culture. La culture, qu’en cochon de bourgeois élitiste on va vouloir réserver, bien sûr, aux futurs avocats et médecins!

Eh bien non, c’est pas ça! c’est même tout juste le contraire de ça. Car si on peut donner en 18 mois au stagiaire son volet professionnel, dans le 50% de son temps qu’il passe au travail et, disons, un autre 25% pour la théorie et la pratique de base en institution, il restera encore 25% de son temps durant ces 18 mois pour lui apprendre autre chose.

Pendant 25 % de son temps, durant ses 18 mois de formation en entreprise, le stagiaire suivra donc aussi un volet culturel de formation, composé d’autres cours choisis parmi ceux disponibles en institution. Joints aux cours du volet professionnel, ces cours lui donneront la scolarité requise pour l’obtention du diplôme visé.

L’entente avec l’entreprise prévoira que même lorsqu’il aura terminé son volet professionnel, le stagiaire restera « en alternance », à 50% seulement de son temps en entreprise, jusqu’à ce qu’il ait terminé son volet culturel et réussi les examens menant au diplôme cherché. DES, DEP, DEC…

Ne craignons surtout pas que le travailleur, une fois son emploi assuré, fasse ensuite peu de cas de la culture. Au contraire. En séparant clairement, d’une part, ce qui est nécessaire pour accomplir un travail donné et, d’autre part, la culture, on lui donne enfin la chance d’en avoir une.


6. LA CULTURE AU DESSERT

Car pourquoi cet engouement pour des carrières universitaires à tout prix, pour lesquelles la demande est faible et qui souvent ne sont pas plus rémunératrices aujourd’hui que des métiers de base, si ce n’est le facteur prestige qui s’y rattache et qui est lui-même lié à la culture?

Or, le lien entre la culture et la plupart des carrières libérales est affaire de tradition bien plus que de nécessité. Si on définissait, par exemple, le volet professionnel de l’avocat comme ce qu’il doit savoir pour pouvoir exécuter correctement 95% des tâches journalières de la moyenne des avocats, telles qu’établies par le même genre d’analyse de tâches qu’on utilise pour définir le volet professionnel de tout autre travailleur, croyez-vous vraiment qu’on ne pourrait pas lui donner cette formation en 18 mois, « en alternance », entre une institution et un cabinet d’avocats?

La différence entre la formation d’un avocat et celle d’un plombier, c’est qu’on traite les connaissances culturelles qu’on donne au premier comme si elles faisaient partie de son volet professionnel et lui étaient indispensables, alors que la pratique d’un avocat moyen ne fait pas plus appel au Droit Romain que celle du plombier ne se réfère aux curieux systèmes de ventilation des palais minoens.

Si on scinde les volets professionnel et culturel, et qu’on donne d’abord à tout travailleur – avocat ou plombier – son volet professionnel, en mettant la culture au dessert mais en rendant son diplôme dépendant d’un nombre fixe de modules de culture, on regle le problème du prestige… et le problème de la main-d’œuvre qualifiée.


7. LES MAITRES-TRAVAILLEURS

Pourquoi pensez-vous que la durée des cours universitaires de sociologie, d’économie, de droit, de psychologie, etc. est la même? Certainement pas parce qu’une analyse de tâches a déterminé que ces professions, par miracle, ont toutes des exigences de formation professionnelle égales. La durée en a été rendue égale pour que le prestige en soit égal, et on y est arrivé en y ajoutant des volets culturels variables, plus ou moins pertinents.

Il faudrait être naïf pour croire qu’on empêchera que la culture joue son rôle discriminant; on n’y changera rien. Mais on pourrait mettre la culture au dessert, après qu’on aura réglé tous les besoins de main-d’œuvre, en plomberie comme en notariat. Ce qu’on aurait si tous les cours se donnaient en alternance, entre d’un coté une école ou une université et, de l’autre, un stage en entreprise auprès d’un professionnel reconnu. Un maître.

Le volet professionnel correspondrait aux besoins du premier niveau du marché du travail, et qui le passerait avec succès deviendrait « compagnon avocat », « compagnon-sociologue », ou « compagnon-plombier ». Ensuite, un volet culturel (aussi exigeant et long que le prestige qu’on voudrait attacher à la fonction) permettrait qu’on devienne Maitre ou Docteur… Ainsi, c’est le diplôme qui ferait foi de culture et du prestige, et non le volet professionnel choisi. Nos plombiers nous feraient des thèses non moins passionnantes que nos économistes, et peut-être que nos robinets ne les dégouteraient plus.

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