22. Produire pour produire

Le défi concret était de maintenir la valeur du capital fixe investi dans l’industrie, jusqu’à ce que le capital soit devenu indispensable aux services et que la subordination des travailleurs au capital y soit devenue la même que dans le secteur industriel. Il fallait gagner du temps. Quand l’industrie est en sursis de perdre une prédominance qu’on ne veut pas qu’elle perde et qu’on veut gagner du temps, c’est PRODUIRE qui est important.

Dans une société d’abondance où la fabrication ne pose plus aucun défi, chaque désir spécifique tend à devenir simple caprice et le produit qui vise à le satisfaire un pur discriminant social. Il faut donc faire le constat que c’est la production elle-même – comme processus – qui est importante, comme facteur déterminant et conservatoire du pouvoir et des structures hiérarchiques. C’est elle qui doit être prioritaire, en considération de son apport à la stabilité de la structure sociale, indépendamment de la valeur de ses produits, lesquels tendent tous à devenir surabondants

En abondance, ce que l’on produit n’a pas d’importance. La production doit être acceptée comme une fin en soi. La chose la plus importante à produire devient le désir de consommer, la seconde étant que chaque désir soit perçu comme un besoin – aussi « essentiel » que possible – et la troisième d’apparier, dans l’esprit du consommateur, la satisfaction temporaire et toujours voulue incomplète de son désir à un produit industriel qu’il peut acheter.

Cela acquis, on veut créer une activité ininterrompue dans un système de production qui reste stable. Comme des molécules d’eau qu’on chauffe dans une bouilloire bien étanche, les éléments s’agitent et il se produit bien de l’énergie, mais l’équilibre du système perdure. C’est donc une activité fébrile qui va caractériser l’industrie pendant les décennies qui suivent la solution à la crise perverse de l’abondance. On n’a jamais tant produit que lorsqu’il est devenu inutile de produire tant !

Quand on accepte cette priorité absolue de la production, ce qui est produit, au-delà de l’essentiel, n’a plus d’importance. Ce qu’en pensent les consommateurs et le goût du client ne deviennent qu’occasionnellement des critères de décision, seulement pour départager les options concurrentes quand tous les autres déterminants sont égaux. L’important, c’est que le système produise. Produire devient une fin en soi. Produire pour produire, peu importe ce qui est produit. La consommation est le gratifiant tout-usage et le geste de produire un tranquillisant universel.

Cette vision était tout à fait naturelle aux managers, lesquels se sont vite identifiés à une mystique du plan et de la croissance dans la pérennité. Elle ne l’était pas aux shylocks, habitués à comptabiliser des gains financiers, mais quelques explications le leur ont fait comprendre et accepter facilement, puisqu’il ne s’agissait que de prolonger vers ses ultimes effets la dissociation entre « argent pour le pouvoir » et « argent pour la consommation » qui était déjà tenue pour acquise et que ce changement était à leur total avantage.

Dès qu’il devient trivial de produire quoi que ce soit, en effet, il devient raisonnable de produire n’importe quoi et les choix peuvent dès lors être faits uniquement au vu des intérêts de ceux qui produisent. La richesse réelle étant surabondante, la richesse symbolique est la seule qui conserve une rareté, une rareté artificielle créée par le pouvoir, comme cette richesse elle-même, par une opération complètement indépendante de la production.

Quand cette dissociation richesse-production est achevée, on peut produire sans autre but que le maintien du système de production et de la structure socio-politique qui en découle. Le système de production étant devenu alors plus important que ce qu’il produit, son fonctionnement harmonieux et son expansion peuvent avoir priorité, non seulement sur la satisfaction des besoins – qu’on pouvait déjà, au nom de la demande effective, laisser insatisfaits avec une grande désinvolture – mais priorité, désormais, même sur cette demande effective qu’on avait pourtant au départ donné pour but formel à l’industrie de satisfaire ! Pour garder le capital au pouvoir, il suffit que les roues de l’industrie tournent.

Dans ce contexte, le critère d’utilité n’est plus pertinent. il n’est plus indispensable que le travail fourni soit utile, ni le service rendu, ni le produit livré. Est « utile » ce qui fait tourner la roue de la consommation. Investir des milliards pour chercher la cure à un cancer rare, par exemple, peut apparaître plus important que de former des ressources pour diagnostiquer le palu et distribuer quelques grammes de quinine à des centaines de millions d’impaludés dont la vie en dépend. On peut même en arriver à juger « utile » une bombe dite intelligente, dont le coût/bénéfice s’établira en vérifiant si la valeur de remplacement de ce qu’elle détruit est supérieure à son coût de fabrication

Le concept d’efficacité et donc de « désutilité du travail », présent dans la société depuis la première division des tâches, est alors lui-même à prendre sous réserve, selon son impact sur les emplois disponibles, sur la demande effective , sur les volumes de consommation sur les cycles de renouvellement des produits. La redistribution du revenu reste indispensable, pour rendre la demande effective, mais on en vient peu à peu à ce qu’il ne soit plus prioritaire que cette distribution se plie aux principes de la justice commutative. L’important est que le bon revenu soit mis au bon moment entre les mains du bon consommateur

On en arrive, enfin, à juger sans véritable importance que le consommateur paye ou non son écot pour consommer en donnant en contrepartie une valeur quelconque, comme son travail, par exemple… Il suffit désormais qu’il y ait apparence de paiement. La magie monétaire peut se substituer à la réalité et la société bifurque vers une toute nouvelle finalité.

Pierre JC Allard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *