23. La nouvelle finalité

Produire pour produire est évidemment contreproductif. Il n’est pas intuitif de produire dans le seul but de produire. Il ne l’est pas non plus de consacrer toutes ses ressources a obtenir plus de ce dont on a déjà trop, pendant qu’on a d’autres besoins urgents à satisfaire. Le divorce entre le système de production et la réalité des désirs des consommateurs ne pourrait durer que le temps de la transe induite par un battage publicitaire ­ en fait une opération massive de propagande ­ détournant l’attention des consommateurs de leurs vrais besoins en services.

Pour imposer sa nouvelle finalité à la société et garder son pouvoir, le capital devait mettre la population dans un état de quasi hypnose et donc battre le rappel de ses alliés et s’assurer que la disponibilité des services que la population voulait ardemment ne vienne pas jeter le trouble dans l’esprit des consommateurs. La société n’accepterait la nouvelle finalité pour un temps que si sa séduction était tentée avec la collaboration inconditionnelle de l’État.

Seul l’État pouvait modifier les règles du jeu pour maintenir la primauté de l’industrie et intervenir efficacement dans le processus de formation pour orienter la démarche sociétale dans la direction voulue. Donner un nouveau but à la société n’est possible que si l’État, par ses lois, la médiatique qu’il favorise et les valeurs qu’il véhicule y contribue de toutes ses forces. L’Était devait apporter tout son appui à une structure sociétale où la production industrielle aurait priorité sur tout.

Cet appui indispensable des institutions démocratiques aux maîtres du système de production industrielle leur était acquis sans discussion, puisque, nous l’avons dit, qui contrôle la richesse en retire la capacité de corrompre et peut donc toujours compter sur le soutien d’un pouvoir démocratique. L’arme ultime de la corruption, toutefois, n’était là que pour rendre la victoire indubitable. La nouvelle finalité qui allait retarder indéfiniment la satisfaction des désirs plaisait bien aux gouvernements démocratiques.

La problématique d’un système de production industriel, qui ne peut garder sa primauté que s’il a des désirs qu’il peut satisfaire, s’inscrit parfaitement dans le parcours de l’État démocratique, commis à gouverner par promesses et récompenses, plutôt que par menaces et châtiments et donc lui-même dépendant de désirs inassouvis. Bloquant l’évolution naturelle vers les services et en rendant la disponibilité impossible à un horizon raisonnable, l’État crée inévitablement une insatisfaction permanente.

Il peut utiliser cette insatisfaction pour aiguillonner le citoyen travailleur, canalisant sa motivation vers l’atteinte les défis triviaux que la machine lui permet de relever, s’assurant en lui offrant les gadgets de l’industrie que la frustration de celui-ci ne dépasse pas le niveau où elle peut être facilement gérée. La connivence pouvait donc être parfaite, entre l’État démocratique et le capitalisme industriel. Planifier cette insatisfaction et la maintenir au niveau optimal pourraient devenir l’alpha et l’oméga de l’attitude des gouvernants envers leurs commettants.

L’appui du l’État à la nouvelle finalité allait se manifester par des avantages financiers et fiscaux concédés aux investissements dans l’industrie, par la priorités accordée aux emplois « solides » dans le secteur secondaire plutôt que dans les services, par la diffusion touts azimuts ­ par le cinéma, puis par la télévision – de l’évangile du rêve américain, bâti sur une consommation frénétique. Surtout, l’État manipulerait l’éducation et la formation pour NE PAS donner la priorité aux services.

Il suffisait pour cela de NE PAS former en abondance les ressources médicales, les psychologues et les professionnels autonomes que la population réclamait. On ne financerait que l’acquisition des compétences pouvant être utilisées en symbiose avec la machine. Dans le secteur secondaire pour l’immédiat, éventuellement dans le tertiaire, mais dans la mesure seulement où la machine envahirait les services et y permettrait cette symbiose.

Pour que ce choix ne dérape pas, la décision de la spécificité de la formation professionnelle serait reportée le plus loin possible. Le système d’éducation allait investir des milliards pour une éducation générale de type culturel précédant la formation professionnlle. La population y verrait un outil de promotion sociale, mais cette éducation cependant, à défaut de cibler une fonction précise dans la structure de production, ne pourrait servir à des fins professionnelles que si elle était complétée par une formation spécifique dispensant les compétences requises pour travailler efficacement.

Cette formation spécifique, venant relativement tard dans sa vie, lui serait offerte dans la structure industrielle elle-même et selon les besoins de celle-ci. L’individu pourrait bien, au moment de s’inscrire à une formation professionnelle, faire le choix d’une profession haut-de-gamme plutôt que de s’insérer dans le système de production, mais sa formation ne serait alors financée que selon l’un ou l’autre de deux cas de figure.

Dans le premier cas, le futur professionnel devrait assumer lui-même tous ses coûts ; dans le second, la société prendrait en charge sa formation, mais la fiscalité verrait à ce que cela équivaille à un transfert de richesse de la classe moyenne vers une caste de futurs professionnels privilégiés. Dans les deux cas, le nombre des professionnels formés serait restreint, bien inférieur à la demande.

Frustrante dans les pays développés, cette politique serait dévastatrice dans le tiers-monde, où la collectivité refuserait d’assumer ces coûts et où celui qui payerait lui-même sa formation à des services haut-de-gamme n’aurait pas ensuite accès à un bassin de consommateurs solvables suffisant pour espérer rentabiliser son investissement, n’ayant le choix qu’entre l’abnégation ou l’émigration.

Avec cette connivence de l’État, on pourrait retarder le passage à une société de services et le capital pourrait maintenir indéfiniment la priorité de l’industrie. On laisserait se développer une structure de production qui ne s’efforcerait plus de satisfaire les désirs, mais dont la nouvelle finalité, au contraire, serait que ces désirs ne soient JAMAIS satisfaits.

Pierre JC Allard

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