24. L’insatisfaction permanente

Sans en changer la cible formelle – qu’on prétendait toujours être de répondre à la demande effective – l’industrie n’allait plus exister que pour elle-même et au gré des producteurs qui y conserveraient le pouvoir. On donnait ainsi à l’activité de production une nouvelle finalité qui ne paraissait plus seulement injuste, mais absurde : la création et le maintien de l’insatisfaction permanente. Cette insatisfaction permettait la rentabilisation constante du capital fixe investi dans l’industrie et, aussi longtemps que notre société demeurerait « industrielle », le capital fixe dans l’industrie, à travers les jeux du miroir financier, se confondrait avec la richesse réelle et le pouvoir.

On garantissait ainsi le maintien au pouvoir d’une oligarchie – le même but vers lequel tendait le capitalisme industriel depuis son origine – mais, avec la saturation de la demande, la façon de l’atteindre était devenue différente. On y arriverait au prix d’un appauvrissement relatif constant de la collectivité, puisque les obstacles posés au passage naturel vers une économie tertiaire la priverait des services qu’elle souhaitait. On lui imposerait l’insatisfaction. De ce détournement de la production de sa fin légitime résulterait une situation doublement néfaste.

D’abord, la finalité de la production ayant été inversée au profit des producteurs et propriétaires des capitaux, ce n’est plus la demande qui détermine l’offre, mais l’offre qui contrôle la demande. Conséquemment, le système ne produira plus ce que les consommateurs veulent. Il ne le fera pas, parce que, comme nous l’avons déjà expliqué, le consommateur veut sans cesse autre chose, passant d’un besoin satisfait au suivant qui ne l’est pas, alors qu’il est plus rentable pour les producteurs de produire toujours la même chose.

Dès que les producteurs ont le pouvoir, la collusion est immédiate et ils produisent aussi longtemps que possible ce qu’ils produisent déjà. Le rythme d’introduction se ralentit, car le consommateur doit se contenter du même produit, sous divers camouflages, ou s’abstenir de consommer ; il n’aura pas sojn hélicoptère en l’an 2000. On ne lui offre pas CE QU’IL VEUT. Dès que ce désir de ne pas changer est compris, les bizarreries du système de production industrielle sont expliquées et apparaissent rationnelles, sinon raisonnables.

L’autre effet néfaste, c’est que la production, comme système, va dorénavant manifester à un degré éminent, cette dysfonction de n’être plus déterminée par son but quel qu’il soit, mais uniquement par les exigences de son maintien et de son développement comme structure. Elle devient, selon l’expression anglaise, « process oriented» : son fonctionnement n’obéit plus qu’à la seule logique interne de sa structure.

Dans chaque situation où les procédés du système de production industrielle devraient être ajustés et ses objectifs révisés en fonction d’un but. ou au moins des paramètres de son environnement, but et paramètres sont simplement balayés du revers de la main dès qu’ils contrarient les impératifs des schèmes opératoires du système de production lui-même. Toutes les variables sont manipulées, adaptées aux seules exigences de la croissance du système.

C’est au palier de la consommation de ses intrants et de la détermination de ses extrants que la production montre le mieux cette dysfonction, parce que, conséquence directe de la désorientation qui pousse la structure de production à ne voir d’autre but que sa continuité, ces intrants et extrants sont perçus comme sans valeur intrinsèque. On tolère donc et l’on encourage même, un gaspillage éhonté des ressources

Les intrants qu’on consacre à la production ­ matières premières, énergie, travail – ne sont pas perçus comme ayant une valeur propre, mais seulement comme des coûts à déduire du prix de vente. La valeur inhérente aux choses est traitée comme une variable qu’on prétend manipuler sur le plan financier et c’est le prix qu’on peut lui fixer qui devient la référence. Ainsi, si le coût du pétrole n’est pas élevé, on en consomme davantage, si le travail au tiers-monde est bon marché, il n’est plus utile d’être économe de ce travail.

Quant à ses extrants, on en vient ainsi à ne plus voir la différence entre une valeur réelle et l’image virtuelle de cette valeur, entre un besoin satisfait et une simple acquisition de convenance, comme dans ces états de quasi-hypnose de la psycho cybernétique, qui permettent de pratiquer son golf bien assis, en IMAGINANT qu’on est sur les links. On construit des automobiles uniquement parce que les facteurs pour le faire sont déjà assemblés. Elles sont construites pour durer le temps qui optimise l’amortissement des équipements et la ponction souhaitée sur le revenu des consommateurs.

Le but du système de production est simplement de produire davantage, sans référence à le satisfaction réelle qui en résulte. Une production qui n’est plus orientée vers la satisfaction d’un désir, cependant, n’est plus limitée, comme il serait dans la nature des choses qu’elle le soit, par l’atteinte du but qu’elle s’est fixé et il n’y a donc plus d’autre contrainte à la fringale de produire que la disponibilité des facteurs. On atteint donc nécessairement un seuil à partir duquel on en abuse, et on le fait à la pleine mesure des techniques dont on peut disposer pour en abuser.

Cette finalité contre nature qu’on a fixé à la production conduit à des jugements fallacieux, à des choix incongrus et à des comportements aberrants. L’absurdité apparaît totale quand une production n’a plus pour but qu’une création d’emplois, qui justifiera une distribution de revenu, qui créera la satisfaction, qui fera élire un politicien tandis que le produit, surabondant, sera donné au tiers-monde, où il créera le chaos dans l’économie locale mais où ce don ne sera pas non plus sans effet sur le choix des gouvernants.

Pierre JC Allard

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