26. La brousse

Quand on sort du noyau de l’universalité, on entre dans un champ où prolifèrent des professions diverses, au-delà et en deçà de ce qu’on veut appeler l’essentiel. Des professions, mais aussi « autre chose ». Autour de ces techniques professionnelles en attente d’être reconnues « essentielle », le maquis devient une brousse où oeuvrent ceux qui offrent « quelque chose » qui a trait à la santé, quelque chose pour lequel il y a une demande, mais qu’on peine à définir et sur la valeur scientifique duquel on peut être bien sceptique.

Dans cette brousse vivent les praticiens de la plupart des médecines douces et de presque toutes les formes de psychothérapies. Quand une discipline n’a pas un corpus sur lequel on puisse faire consensus, on ne peut certifier le travailleur et en faire un professionnel. Il faut accepter ces intervenants, dont le défi est justement de définir un corpus objectif, de se qualifier selon le cursus établi pour en devenir les praticiens et, si la demande est là, d’obtenir aussi un statut professionnel.

L’État ne leur confère pas un statut professionnel aussi longtemps qu’il n’est pas possible de déterminer objectivement qui a cette compétence à laquelle ils prétendent- et qu’il faut d’abord cerner ! – mais ne les persécute pas, ni ne les discrédite. Il ne faut pas se hâter crier au charlatanisme. On n’assume pas les frais de ces services, on les professionnalise pas, mais il ne s’agit en aucune façon de les interdire. Ce n’est pas à l’État de limiter ce que quiconque peut faire ni acheter acheter pour sa santé. Il est permis de faire brûler des cierges.

Cela, pour deux raisons complémentaires. D’abord, parce que le mieux-être dépend, pour une énorme part, de services dont la valeur repose principalement sur l’opinion qu’en a celui qui les reçoit. Ces services viennent répondre au désir de la population d’avoir l’opportunité, même illusoire, de participer de toutes ses forces au maintien de sa santé et de son mieux-être et ils sont nécessaires. Ensuite, parce que la médecine est bien jeune ; il n’est pas dit que la preuve objective, parfaitement scientifique, ne sera pas apportée un jour de la valeur de beaucoup des techniques que la médecine actuelle ne reconnaît pas, dont l’hypnose, l’acupuncture, la programmation neurolinguistique et même, qui sait, la très populaire homéopathie.

Il ne faut donc plus définir « la santé » simplement comme le territoire occupé par toute une phalange de corporatismes, mais plutôt comme la somme des besoins à satisfaire par des actions thérapeutiques ou préventives sur l’individu, son corps et sa psyché, afin que celui-ci accède au mieux-être, tel que lui-même le conçoit. Il y a du camping sauvage à faire autrour de la médecine et il faut en tenir compte.

Il y a ici ni gratuité ni certification professionnelle. Nous sommes sur un marché libre. Le rôle de l’État, dans la zone des soins et traitements en marché libre, est uniquement de s’assurer que personne ne fraude, que le thérapeute ne prétende pas à une autre connaissance que celle qu’il a et qu’il tienne toutes ses promesses. L’État sur ce marché ne doit intervenir que pour garantir l’honnêteté des transactions ; ce sont les critères des contrats qui sont appliqués. Si quelqu’un prétend obtenir un résultat, il doit l’obtenir, sinon, gare ! Mais si, d’autre part, il n’assume pas d’obligation au niveau des résultats, mais seulement des moyens, il suffit qu’ils mettent bien en uvre ces moyens, selon les termes du contrat entre les parties.

L’État doit se mêler de ses affaires et ne pas traiter ses citoyens comme des enfants. Il doit aussi apporter, aux activités dans cette brousse, pour étranges qu’elles paraissent, l’attention bienveillante qui sied quand on a l’humilité de reconnaître une grande ignorance. La science traditionnelle a tendance à nier l’efficacité de tout ce qu’elle ne comprend pas. On peut parier à coup sûr que, parmi le fatras de superstitions, de potions magiques et de pratiques bizarres qui prétendent offrir un remède à nos maux, il y en a certaines, une infime minorité, mais quelques unes, auxquelles on trouvera un jour une véritable vertu.

La science est en devenir et son histoire est donc une longue suite d’aveux de ses insolentes certitudes, humiliées par de nouvelles certitudes, moins inexactes et en profitant pour devenir à leur tour tout aussi péremptoires. L’État doit veiller à ce que l’accession à la reconnaissance scientifique ne soit pas niée, par la suffisance de la science officielle, à cette petite moisissure sur un bouillon de culture Notre longévité de demain en dépend

Le champ de la santé va grandir, au rythme où la demande pour la vie et le mieux-être va occuper l’espace de désir laissé libre par la satisfaction de nos autres besoins ; nos besoins matériels que l’industrie rend trivial de combler, nos besoins culturels et ludiques que l’abondance rend plus aisément accessibles. Dans ce champ, l’essentiel n’occupera qu’un espace restreint.

En termes absolus, les efforts que consacrera l’État à la santé augmenteront certainement, de même, pour l’avenir prévisible, que la part des dépenses de l’État qui y seront affectées, puisque de plus en plus de services deviendront possibles et que c’est bien ce que veut une population dont les autres besoins sont peu à peu satisfaits, mais, en termes relatifs, l’État ne pourra garantir l’universalité et la gratuité que d’un part décroissante des services de santé.

Le champ de la santé va inévitablement se diversifier, car une meilleure compréhension de ses intrants et aussi de ses tenants et aboutissants nous forcera à lui accorder sa véritable dimension. L’État doit garder le contrôle de ce champ au complet, pour que les activités qui le composent constituent toujours un système cohérent. Chaque élément n’a pas à en être utile – on ne sait pas tout, on cherche – mais, il faut toujours que l’on sache où irait chaque pièce du puzzle, si elle s’avérait être utile. Il est vital que l’État garde l’ordre dans la brousse.

Pierre JC Allard

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