33. La demande effective

Puisque la production est là, imaginons que tous les travailleurs produisent, ça permet de les payer sans états d’âme. Ne posons pas trop de questions, il faut de toute façon les payer. Quand le modèle de surproduction est mis en marche, le système capitaliste n’a pas oublié la nécessité de la demande effective ; il se fiche simplement dorénavant comme d’une guigne de la façon dont les fonds sont distribués. Dans l’apposition « travailleur/consommateur », c’est le terme consommateur qui est ciblé et le travailleur est de peu d’intérêt puisque les machines font le travail. Le revenu distribué va donc coller de moins en moins au travail accompli.

Puisque l’argent n’est plus qu’une création discrétionnaire et que le profit même qu’on peut retirer de la production n’a plus d’importance – seul le pouvoir qui s’y rattache étant signifiant – on peut rendre toute demande effective sans même exiger un travail correspondant. La création de demande effective devient une simple formalité de distribution de billets de banque. Le niveau de consommation effective nécessaire au système de production peut donc être maintenu par les moyens les plus faciles.

Depuis toujours, on s’attendait d’un système de production, non seulement à ce qu’il produise pour les besoins, mais aussi à ce qu’il distribue aux travailleurs – dans le sens le plus large de quiconque apporte une contribution au processus de production – un revenu qui leur permettrait de consommer ce qui est produit. On voulait qu’il le fasse au prorata de leur participation à l’effort productif commun de tous ceux qui ont la capacité de travailler, dans le respect de la justice commutative.

Dès que l’on n’est plus lié par les contraintes de la rareté du travail et de l’utilité de la production, toutefois, il y a bien d’autres scénarios de distribution du revenus qui deviennent possibles. Dès que la population apprend à vivre avec une péréquation constante – entre États pauvres et riches, et entre classes de partenaires sociaux – elle manifeste moins de respect pour la justice commutative. Durant les années de surproduction, on a donc pu traiter la question de la distribution du revenu avec plus d’ingénuité et, avec le temps, une grandissante désinvolture.

Le système de production mis en place pour prolonger la primauté du secteur industriel produisait pour rien, entretenait l’insatisfaction, dilapidait les ressources naturelles, créait un travail inutile et créait une distorsion entre valeur réelle et valeur monétaire qui était source d’injustice et de la misère. Progressivement, durant les années de surproduction, il allait aussi détruire peu à peu le lien entre travail et valeur, sapant ainsi la notion d’effort, essentielle au progrès, et celle de solidarité qui est indispensable au maintien d’une société.

Le but premier étant de distribuer le revenu, on l’a fait au mépris croissant de l’indispensable rapport qu’il faudrait pourtant maintenir entre effort et rétribution. Ce rapport est l’application de l’exigence de réciprocité, présente à la création d’une société et qui reste toujours le ciment d’un consensus social. En négligeant ce rapport, le système allait droit au désastre, car un système de production qui repose sur le travail de quelques-uns seulement et qui brise le lien entre travail et revenu crée trois (3) problèmes majeurs.

Cette approche conduit d’abord à une pauvreté relative, par le manque à produire de ceux qui ne peuvent pas participer au processus de production. Elle conduit ensuite à des injustices incessantes et donc à des conflits sociaux, à cause de la rancur de ceux qui portent un fardeau démesuré sans en recevoir les avantages correspondants. Elle est aussi, inéluctablement, la voie vers la décadence, puisque le manque de motivation qui en découle pour tous est la négation même de cette volonté d’enrichissement individuel et collectif qui est l’axiome de base de la société.

Le néolibéralisme, tel que conçu au moment du New Deal et mis en place après la Deuxième Guerre Mondiale, avec sa compréhension des Trois Nobles Vérités et son recours à un renforcement positif axé sur un désir jamais assouvi, était le régime de domination sociale le plus efficace qui eut jamais été appliqué. En maintenant la satisfaction juste hors de portée, comme la carotte devant l’âne, on obtient que l’âne marche droit – ce qui évite d’avoir à manier la trique – et Coco porte tout guilleret à la grange le bien de son maître, un fardeau d’autant plus léger qu’il devient vite virtuel. Maître Jacques ­ alias, Shylock ­ suit Coco le travailleur en sifflant, les mains dans les poches, pense au vin tiré qu’il faut boire, aux demoiselles et, de temps en temps, à de nouvelles façons de rendre les carottes attrayantes.

En brisant le lien travail-revenu, on sabote cette relation, car si Coco voit d’autres baudets qui gambadent dans les prés et ne portent rien, tout change et le bât le blesse. Coco est bien nourri, mais il a cette vague impression d’être utilisé. En dissociant le travail du revenu, on exacerbe le sentiment d’exclusion chez ceux qui sont exclus et la conscience d’être exploités chez ceux qui portent le fardeau de la production. Ce double mécontentement forme un mélange détonant avec la politique néolibérale de renforcement positif, autrement fort astucieuse, qui a donné l’insatisfaction permanente comme nouvelle finalité à l’industrie, au système de production en général et finalement à toute la société.

Au cours des décennies de surproduction débridée, le système ne tiendrait pas compte de ce mécontentement, concentrant ses efforts sur le maintien de la consommation effective. Il allait y parvenir, mais la façon dont on rend la demande effective n’est pas sans importance. Choisissant la solution de facilité qui consistait à distendre et même à briser le lien entre travail et revenu, le système allait créer des incohérences croissantes et finalement des tensions sociales insupportables

Pierre JC Allard

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