34. Le 4e travailleur

Avec la mise en place du modèle de surproduction, il était plus impérieux que jamais de maintenir la consommation effective. Le seul scénario éthique de distribution de revenu est par le travail, mais, lorsque les gains de productivité ont permis de produire plus avec moins de travail , il s’est créé un énorme surplus de travailleurs dans l’industrie.

Beaucoup se sont retrouvés dans des postes du secteur tertiaire où un travailleur humain n’est pas essentiel, mais qu’il semblait encore plus rentable de confier à un travailleur mal payé que d’investir dans la machine idoine pour s’en acquitter. D’autres ont été mis en chômage, souvent déguisé sous des noms d’emprunt. « Non participation » et « sous-emploi ont proliféré et sont devenus endémiques. Une situation qui rappelait celle qu’on avait connue longtemps auparavant.

Au début de l’industrialisation, on avait d’abord laissé le travail industriel produire spontanément un revenu pour ceux qu’on avait sortis des champs, mais, La productivité augmentant, dès qu’il n’avait plus été nécessaire d’avoir tout le monde à l’usine, on avait choisi de ne garder que « les meilleurs ». On avait envoyé les enfants à l’école et les femmes au foyer.

On en était ainsi arrivé à ne plus avoir au sein de la population qu’une minorité de « travailleurs », le travail de ceux-ci générant la production qui répondait aussi aux besoins des non-travailleurs ainsi que le revenu suffisant pour l’acquérir. Dans une structure familiale, il suffisait de donner au travailleur un revenu suffisant pour lui et ses dépendants et de laisser les ajustements à sa discrétion. On ne faisait que reconnaître le palier hiérarchique qu’occupait le pater familias.

Le maintien du niveau de consommation effective – qui exigeait qu’on remette au travailleur/consommateur la pleine valeur de son travail, afin qu’il puisse acheter toute la production – n’était en rien compromis, si on rendait effective la demande de non-travailleurs par le biais du revenu payé au travailleur. Le non-travailleur dont la demande est ainsi rendue effective est un « bon » consommateur. Le meilleur, car celui à qui l’on donne ne rouspète pas tant que celui qui gagne sa croûte et celui qui ne produit rien n’a pas à être formé.

Quand la mécanisation a atteint le seuil où, les machines faisant tout, le travail est devenu si surabondant qu’il n’était plus qu’une variable à manipuler pour justifier la distribution du revenu nécessaire à la consommation effective, on s’est souvenu du « bon » consommateur et on a choisi la solution de la facilité. On ne s’est pas trop embarrassé d’utiliser au mieux le travailleur déplacé de son emploi par les gains de productivité. Plutôt que de faire un effort sérieux pour utiliser toute la main-d’oeuvre de façon productive , le système a simplement gardé la demande effective en distribuant des revenus aux non-travailleurs.

Comment le faire sans contrevenir à l’équation du niveau de consommation effective ? Comment donner plus quand on a déjà dû tout donner ? Simple. Il suffit de maintenir bien étanche les « deux richesses ». Il ne faut pas puiser dans la part du capital pour distribuer des revenus aux non-travailleurs, car cette part consistant en une richesse illusoire, l’on ne pourrait la transformer en « argent pour la consommation » sans une colossale inflation . Il faut déduire totalement du revenu des travailleurs le revenu donné aux non-travailleurs.

Ainsi, on ne modifie en rien l’équation. Tout le revenu est toujours entre les mains des consommateurs et seule est entre leurs mains la valeur de leur travail et de la production. On recréé simplement, au palier de l’État devenu « providence » et au bénéfice de tous les non-travailleurs de la collectivité, la fonction de redistribution du revenu qui, dans une structure familiale, avait été traditionnellement celle du pater familias. Évidemment, on faisait ainsi que se développe dans la société, à côté des consommateurs/travailleurs, toute une classe de consommateurs non-travailleurs vivant à leurs dépens.

Les non-travailleurs pris en charge seraient, pour une part, les plus vieux ou les plus jeunes, les moins doués et les moins instruits, mais ce serait surtout ceux dont allait décider une quasi-loterie technologique qui rendrait certains emplois superflus. Les perdants à cette loterie des emplois seraient entretenus, plutôt mal que bien, traités avec condescendance, dévalorisés mais leur demande serait effective. Les autres travailleraient plus, sans que leur revenu personnel n’augmente dans la même proportion, puisqu’un large part du produit de leurs efforts serait détournée pour assurer l’entretien des perdants. Dur, mais nécessaire.

La bonne volonté des travailleurs serait mise à rude épreuve, car les non-travailleurs, dans la société industrielle mature, ne seraient plus des dépendants soumis aux travailleurs auxquels les liaient des liens affectifs et leur procurant la gratification du pouvoir en contrepartie de leur entretien. Ce serait désormais des travailleurs leurs pairs ­ et s’affirmant comme tels avec véhémence dans une société démocratique ­ qui allaient vivre aux dépens d’autres travailleurs. On allait faire de l’assistanat un mode de distribution du revenu du même ordre de grandeur que le travail.

Comment le faire accepter aux travailleurs ? En n’en parlant pas trop ; les hausses de productivité permettant une production supplémentaire avec un même travail, le travailleur ne verrait pas diminuer le pain dans sa corbeille , il recevrait seulement une part décroissance de ce qu’il aurait dû recevoir pour son travail.

Les gains de productivité, qui auraient pu servir à le libérer pour la production d’autre chose, ou le simple loisir, serviraient à rendre efficace la demande de ceux que l’évolution de la production exclurait de la main-d’œuvre. Apres 40 ans de surproduction et d’exclusion, c’est environ UN TRAVAILLEUR SUR QUATRE qui ne travaillerait plus, les trois autres assurant son entretien.

Pierre JC Allard

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