35. El dorado

D’abord optimiser la consommation locale des travailleurs et non travailleurs, mais serait-ce suffisant ? Il semble que toutes les sociétés ont le mythe d’une terre lointaine d’où peut venir la richesse ou la solution des problèmes. Il y a eu l’Atlantide, le Klondike, Shangri-la, l’Eldorado. Après la décolonisation, les pays dits « en voie en développement » ont été perçus par les pays développés (WINS) comme un Eldorado. La trève entre le capital et le travail qui a permis les Trente Glorieuses, a été en partie conclue pour permettre l’exploitation du tiers-monde. On était encore dans une vision du monde d’avant l’abondance et l’on voyait des galions rapportant l’or de Cipango

Une vision bien naïve, car ce n’est plus de produits qu’on avait besoin, désormais, mais d’excuses pour produire. Des incursions au tiers-monde auraient lieu, pour s’en approprier les matières premières, mais, dans la mesure où cette razzia pourrait donner lieu à une importation de TRAVAIL , cette démarche pouvait devenir contreproductive. Le système de production n’avait besoin de rien, moins que d’une main-d’uvre à bon marché ! Rendre accessible la main-d’uvre du tiers-monde aux industriels des WINS qui, individuellement, y verraient leur avantage immédiat et ne résisteraient pas à la tentation de l’utiliser de préférence à la leur, c’était inviter la catastrophe.

Un catastrophe, car on risquait de « gaspiller » sur des non-consommateurs en pays païens, les occasions de travail qui devenaient bien rares dans les pays développés. On risquait de rompre un équilibre entre production et consommation qui avait été minutieusement bâti et de revenir à cette opposition entre les intérêts particuliers de chaque producteur et les intérêts la classe des producteurs dans son ensemble qui avait mené à bien des crises.

Il fallait modifier la tendance naturelle des entreprises à voir le tiers-monde comme une source de main-d’uvre et le leur faire apparaître comme un marché : un endroit où l’on vend. Il faudrait donc en faire une collection d’espaces où serait maintenue l’équation de la consommation effective. Cet objectif allait exiger du système de nouveaux prodiges d’illusionnisme, puisque, quoi qu’on puisse vendre au tiers-monde – et quelles que soient les arabesques subtiles qu’on puisse introduire à l’équation – les seules valeurs REELLES que celui-ci pouvait offrir en échange de ce qu’on lui apporterait seraient des ressources naturelles que les WINS s’étaient déjà appropriées et une main-d’uvre dont ces derniers n’avaient aucun besoin et qui serait un grave facteur de déséquilibre !

Pour soulager à court terme son problème de consommation effective, le système a présenté le développement des marchés du tiers-monde comme une panacée capable de prolonger la croissance des marchés industriels. C’était une absurdité, car il n’y avait que deux (2) scénarios d’évolution possibles pour les pays du tiers-monde et, pour les pays développés, ces scénarios étaient tous deux mauvais.

Le premier scénario était que les pays en voie de développement s’industrialisent, comme hier le Japon, comme le faisait la Corée, comme le ferait sans doute demain la Chine. Ces pays deviendraient alors, évidemment, une partie du problème de la surproduction systémique du secteur industriel global plutôt qu’une solution. Non seulement ils exporteraient leurs produits vers les pays développés à des prix défiant toute concurrence, mais cet avantage concurrentiel inciterait les industriels des WINS à délocaliser leurs usines vers le tiers-monde, aggravant les problèmes de l’emploi dans les pays développés et détruisant l’équilibre entre production et consommation qu’on y maintenait a grand peine.

Le deuxième scénario était que ces pays continuent à n’offrir, en contrepartie des produits industriels que les pays développés leur exporteraient, que les seuls biens dont la fabrication repose sur l’utilisation intensive du facteur travail. En ce cas, on garderait pauvres les pays pauvre, mais les WINS perdraient à jamais ces occasions de travail non-mécanisé qui subsistaient et dont on se servait pour justifier la distribution de revenus. Un inconvénient sérieux, mais, même en payant ce prix, ce scénario ne pourrait durer indéfiniment.

Dans un contexte d’automation croissante, en effet, la part du travail dans la production globale ne pouvait être que dégressive et il y aurait de moins en moins de produits que des travailleurs sans formation des pays du tiers-monde pourraient produire et vendre à meilleur prix qu’une exploitation industrielle de pointe de pays développé. La balance des comptes et les termes d’échange entre les pays développés industrialisés et ces pays du tiers-monde évolueraient donc de plus en plus au désavantage de ces derniers.

Une évolution sans avantage pour les pays industrialisés, puisque balance des comptes et termes d’échange étaient déjà été établis pour permettre toute l’exploitation possible des pays pauvres par les pays riches . Promouvoir davantage la vente de produits industriels dans les pays sous-développés ne serait alors possible qu’en leur prêtant sans cesse davantage, sans espoir de profit ou même une chance crédible de remboursement.

On vendrait au tiers-monde tous nos surplus. Il nous les payerait avec l’argent qu’on lui prêterait On prêterait au tiers-monde tout ce qu’on pourrait. On annulerait périodiquement cette dette ,ou on ne l’annulerait pas, simple jeu de relations publiques, mais, de toute façon, il ne nous rembourserait jamais, puisqu’il ne dégagerait jamais un profit pour le faire. On toucherait donc indéfiniment un intérêt sur l’argent prêté, ce qui ferait un profit virtuel sur un écran, mais il ne sortirait jamais un seul grain de riz réel du tiers-monde en remboursement des sommes prêtés . Pendant qu’on jouerait au Monopoly sur les ordinateurs, on lui aurait prêté plus que l’équivalent de ce profit virtuel et sa dette se serait encore alourdie..!

Vendre dans le tiers-monde conduirait à l’hérésie contre le dogme capitaliste de donner quelque chose pour rien. Exactement ce que les efforts pour créer du travail illusoire cherchaient à occulter On le ferait quand même, bien sûr – chaque jour de sursis pour le système industriel était autant de gagner – mais on ne faisait que repousser l’échéance d’un retour à la réalité.

Pierre JC Allard

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