35. L’humanité souffrante

La masse de l’humanité bien portante est tout aussi différenciée que peut le laisser supposer la prévision des afflictions multiples auxquelles les gens en santé pourront être tôt ou tard soumis, mais, pour les fins du système de santé, aussi longtemps qu’elle est bien portante, elle présente un aspect homogène quant aux types de ses besoins. L’humanité souffrante, au contraire, offre un tableau disparate

Lorsqu’on entre dans l’univers des mal-portants, une dichotomie fondamentale apparaît dès le départ. Il y a d’un côté ceux pour qui la maladie est un accident de parcours, les malades « ponctuels » qui sont venus de la bonne santé et y retourneront à brève échéance et, de l’autre côté, ceux dont la maladie, pour une foule de raisons, est devenue ou va devenir un mode de vie permanent. Cette distinction est essentielle, car les deux groupes ont des priorités distinctes.

Pour les premiers, l’accent doit être mis sur la guérison et donc sur les traitements. Pour les autres, en l’absence d’un espoir crédible de guérison, c’est le bien-être et donc les soins qui importent avant tout. Parce que ces deux (2) types de malades ont des priorités distinctes, la nature des services à leur rendre – et surtout la façon de leur rendre ces services ­ est bien différente.

Pour raffiner davantage, quand ce sont les besoins opérationnels du système de santé qu’on veut mettre en évidence, il faut prendre en compte le type d’encadrement que suggère l’état des malades et les départager selon l’environnement dans lequel ils doivent recevoir les services dont ils ont besoin et donc selon les lieux où ils sont traités. Cela n’oblige pas seulement à planifier les infrastructures physiques, mais aussi à établir sans ambiguïté un coefficient entre ressources médicales et infirmières. Ce sont des choix essentiels au niveau des investissements et qui déterminent en grande partie l’allocation des ressources globales du système.

Choisir l’environnement d’accueil comme critère de catégorisation permet d’établir au sein des deux grands groupes – ceux où intervention est ponctuelle et ceux où elle sera permanente – des distinctions plus fines reposant uniquement sur les exigences logistiques au sens large, sans devoir introduire à ce palier tout le luxe de détails de la classification épidémiologique à laquelle nous avons fait allusion. La première de ces distinctions est entre ceux qui reçoivent les services en mode « ambulatoire » et ceux qu’on doit accueillir en cures fermées et pour qui les exigences logistiques sont totalement différentes

En mode ambulatoire, les patient sont vus en cabinet, en clinique, en polyclinique où même chez eux, si leur condition ne requiert pas une assistance ou une vigilance continuelle. C’est le mode par défaut. Il s’applique quand le patient est mobile, autonome et il inclut aussi les accompagnements de préparation ou de suivi à des intervention médicale au sens strict, comme préparation à l’accouchement, réhabilitation en physiothérapie et certaines phases du traitement de certaines assuétudes. La qualité du service en mode ambulatoire est particulièrement dépendante d’une gestion efficace du temps et des ressources. Il faut donc prévoir, au sein du système de santé, les ressources humaines et matérielles ad hoc pour répondre aux exigences de ces situations, où mobilité, célérité, flexibilité sont primordiales.

Quand les patients ne sont pas autonomes, doivent être gardés sous constante surveillance, ou que médecins et spécialistes ont jugé que le traitement serait plus efficacement s’il était appliqué dans un environnement contrôlé, on a une situation de cure fermée. L’ajout d’une composante d’hébergement crée un tout autre défi logistique et exige l’intervention d’autres travailleurs spécialisés, professionnels et non-professionnels.

Pour le malade ponctuel, la cure fermée est de durée limitée : c’est l’hospitalisation. Si la cure est prévue courte et que la maladie est relativement bénigne, la proximité du lieu d’hospitalisation au domicile est un critère significatif. Il faut en tenir compte au moment de prévoir la répartition des hôpitaux sur le territoire. Pour des pathologies plus sérieuses et une hospitalisation plus longue, cependant, il est opportun de privilégier plutôt le regroupement de ceux qui souffrent d’une même affection, réunissant alors dans un même lieu les spécialistes idoines et les ressources appropriées pour leur traitement. C’est ainsi que l’on peut offrir aux patients la meilleure couverture de traitements spécifiques.

Pour les patients dont la prise en charge est indéfinie, prévue pour six (6) mois et plus ­ ou permanente jusqu’à une éventuelle phase terminale – il ne s’agit plus d’hospitalisation, mais de placement en résidence. Il y a trois types de ces patients. D’abord, ceux atteints d’une affection physique chronique qui diminue significativement leur mobilité. Ensuite, les victimes de maladies mentales, qui doivent être sous une surveillance constante,de nature plus ou moins carcérale. Enfin, les aînés séniles, grabataires ou dont la mobilité est gravement affectée sans attente raisonnable de rémission, quand leur état exige la présence permanente, continue ou intermittente d’une ressource infirmière ou paramédicale.

Ces trois (3) types de patients ont chacun leurs besoins spécifiques. La nature des maux dont ils souffrent et qui déterminent leur affectation, Il est commode, pour les fins de la logistique, de les classer simplement selon les trois types établissements où ils sont hébergés et qui vont déterminer la nature des traitements et des soins qu’ils recevront. Ces trois types d’établissements ont chacun leurs particularités, mais il ont néanmoins en commun de devoir être gérés autrement, en y plaçant principalement l’accent non pas sur les traitements et la guérison , mais sur les soins, incluant la qualité de l’accueil et tous les facteurs du mieux-être . Ils constituent de fait un réseau parallèle, mais distinct de celui des hôpitaux. C’est celui où la demande croîtra le plus rapidement.

Toute cette humanité souffrant et, derrière elle, la masse des bien-portants, expriment leurs attentes en choisissant ce qu’ils préfèrent au menu que leur présente la Régie de la santé. C’est leur choix qui devient la demande que celle-ci doit satisfaire et elle y arrivera d’autant mieux qu’elle utilisera correctement les ressources cognitives, humaines et matérielles dont elle dispose. Surtout ses ressources humaines.

Pierre JC Allard

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