37. Jeux de rôles

Mettre en place un nouveau système de santé, c’est avant tout en redessiner les fonctions et en redistribuer les tâches entre les acteurs. Pour le faire, on doit s’inspirer de deux principes. Le premier est celui du caractère unique de chaque situation et de chaque variable ; on ne connaît jamais parfaitement ni celles-ci ni celle-là. On DOIT planifier, mais surtout prévoir une kyrielle d’alternatives au plan principal car, de suppléances en substitutions que les circonstances imposeront, le mieux sera rarement au bout du chemin qu’on avait tracé. Un système de santé efficace avoir la FLEXIBILITÉ de faire face à l’imprévu qui découle de l’unicité de chaque cas.

Le deuxième principe est celui qu’une Nouvelle Société veut promouvoir dans tous les domaines : une COMPLEMENTARITE ouverte à l’initiative qui est la voie royale vers l’économie de ressources, l’efficacité et l’enrichissement sociétal. Une complémentarité, qui garantit que la fonction de chaque type d’intervenants s’ajuste bien à celle de tous les autres en amont, en aval et autour de lui, car une société efficace ne peut se permettre le luxe de systématiser la redondance. Une fonction, sur la maquette des services, doit s’accoler à ses tenants et aboutissants, ne s’y surimposer que du minimum requis pour permettre le surjet minimal qui assurera la cohérence de l’ensemble.

Cette complémentarité, rigide dans sa définition des tâche et les limites qu’elle pose aux champs d’intervention, doit cependant s’ouvrir largement à l’initiative dans l’espace délimité, car il faut avoir l’humilité de reconnaître chacun notre ignorance. Ignorance individuelle qui, paradoxalement, croît au rythme où la science se développe, puisque la somme de ce qui est connu et que soi-même on ignore grandit bien plus vite que les connaissances qu’on peut acquérir. C’est en gardant à l’il ces deux principes qu’on doit agencer les ressources humaines du système de santé, en faisant aussi deux (2) constats.

Un premier constat, d’abord, que si une ressource humaine est encore là, occupant un poste de travail, c’est qu’on attend d’elle un apport humain. L’acteur, comme être humain, est indispensable dans le système de santé, parce que la dimension subjective, émotive et donc irrationnelle y est et y demeurera fondamentale. C’est l’humain qu’on traite et les circonstances ne sont donc jamais parfaitement prévisibles. Il y a un point où les algorithmes s’affolent et tombent en panne.

On veut de l’intervenant un apport « humain » qui soit une combinaison heureuse et inédite d’éléments tirés de la nébuleuse en expansion des connaissances médicales. Une combinaison personnelle, inespérée, imprévisible, car si le système avait pu prévoir parfaitement cette combinaison, il l’aurait rendue péremptoire, l’aurait programmée et une machine aurait déjà remplacé l’acteur. L’intervenant humain apporte un chaînon manquant qui semble aléatoire ou même irrationnel, mais qui est indispensable.

Deuxième constat, chaque cas en santé constitue une demande spécifique. Trouver la combinaison des compétences qu’il faudrait idéalement y affecter devient évidemment d’autant plus difficile qu’augmente le nombre des combinaisons possibles, entre les éléments de compétence plus nombreux que la science nous propose de combiner. Trouver en un seul intervenant la combinaison parfaite des compétences souhaitées tiendrait miracle. Un miracle qui présupposerait, d’ailleurs, une ineptie crasse du système, au palier de la formation de ses ressources !

La compétence vraiment optimale, pour traiter chaque cas, ne peut donc plus être que créée sur mesure, soudant en une équipe ad hoc les spécialistes qui possèdent ces éléments de compétences devenus en l’occurrence complémentaires. Pour guérir et soigner mieux, il faut donc désormais avoir la palette de ressources adéquates et la compétence de réaliser cet assemblage de compétences. Cela est vrai pour toutes les fonctions et à tous les niveaux, car rien n’est simple en santé et bien peu y est trivial. On le fait déjà. Il s’agit de le faire bien.

Au sein de ces assemblages ad hoc, on veut que l’acteur puisse apporter spontanément une facette qui lui soit propre et que lui seul peut apporter. Il doit pouvoir, comme individu, contribuer au déroulement de l’action. On va donc lui donner de plus en plus de latitude pour qu’il exprime sa compétence et encourager son initiative. C’est la seule réponse adéquate à une situation dont ni nous ni nos ordinateurs ne pouvons plus prévoir les infinies possibilités.

L’individu, comme intervenant dans le système de santé, est la somme de tout ce qu’il sait et peut faire. Chaque acteur est unique, tous les acteurs sont différents et on doit s’efforcer de les identifier comme tel. En pratique, toutefois, l’apprentissage est continu alors que la reconnaissance des acquis ne peut suivre qu’à son propre rythme. Pour tirer pleinement profit de la créativité de l’individu, il faut qu’il soit prévisible pour ses collègues et qu’on sache hic et nunc à quoi s’attendre de chaque acteur .

Ce qui va donc identifier chaque intervenant, pour les fins du système de santé, c’est sa compétence reconnue pour s’acquitter d’un rôle défini par ses exigences minimales et clairement identifié à la maquette des tâches et fonctions. Chacun doit participer à l’équipe où il oeuvre en y contribuant toute sa science et ses conseils, mais n’a l’autorité d’agir que dans le cadre de sa fonction. Ce faisant, il respecte les limites que détermine la complémentarité des tâches.

Chaque situation en santé est unique, mais chaque acteur pourra néanmoins donner les bonnes répliques, dans ces scenettes improvisées où il joue, puisque celles-ci s’inscrivent toutes dans une mise en scène standard et s’inspirent de l’un ou l’autre des scénarios mis en place par le système de santé et dont l’acteur, par sa formation, est présumé connaître tous les thèmes. Commedia dell’arte.

Parler de « médecin », de « spécialiste » ou d’« infirmier » est donc administrativement commode – et on ne s’en écartera pas – mais signifie surtout, désormais, que l’acteur assume la fonction traditionnelle du personnage dont il revêt le costume. Avant de voir plus en détails les acteurs, toutefois, nous allons jeter un coup d’il sur la salle. La santé est un jeu ou l’auditoire doit participer.

Pierre JC Allard

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