37. La fin de l’Âge d’Or

Malgré la saturation des besoins en produits industriels et la demande pour des services, malgré la supercherie qu’il supposait, malgré le caractère de plus en plus illusoire des facteurs le permettant, le modèle de surproduction a atteint pendant des décennies son but de garder, contre vents et marées, la production industrielle et donc le capital au coeur de l’économie.

Pour les pays développés, l’abondance était là, que nul ne pouvait comparer à ce qu’elle aurait été si une autre stratégie eut été appliquée. On vivait un Âge d’or. Toutes les incongruités d’un système bâti pour perpétuer l’insatisfaction ne pouvaient cependant que produire tôt ou tard leurs effets néfastes.

On s’est d’abord aperçu assez rapidement que les populations des pays défavorisés étaient déjà « optimalement exploitées », réduites au niveau de subsistance et que c’était pure l’illusion de vouloir produire pour le tiers-monde en maintenant l’objectif du profit réel et donc la condition préalable d’une demande vraiment effective. Cette évidence que l’on n’avait pas voulu voir est tout à coup apparue clairement.

Une population de managers – pour qui Sao Paulo et Bamako se sont matérialisés comme des réalités distinctes de Saturne et de Bételgeuse – ont fait le constat qu’à la source de tout paiement reçu du tiers-monde devait correspondre un virement correspondant vers le tiers-monde, directement ou via des institutions financières internationales, financé par les fonds publics d’un pays développé.

C’était le citoyen français, américain, anglais qui, par ses taxes et ses impôts, payaient entièrement les biens et les services exportés des WINS vers le tiers-monde et dont ne restait qu’une part entre les mains d’un industriel ou d’un fournisseur de services du pays exportateur – la plupart du temps sous forme d’un crédit avalisé par l’État de ce pays – tandis que le reste pouvait être assimilé à un don au pays acheteur.

Non seulement on n’en tirait qu’un prétexte pour passer une partie de l’argent en jeu, de lambda du pays donateur à ses propres industriels, mais, les économie émergentes d’Asie, qui avaient pu se développer pendant que l’Occident terminait la destruction concertée des économies agraires africaines et sud-américaines les plus pauvres, apparaissaient tout à coup comme des concurrentes. La Chine, surtout, qu’on avait vu comme le plat de roi pour la fin du banquet, mais qui donnait des signes de se mettre elle aussi de la partie pour produire et ne serait pas tant un marché, qu’une rivale très sérieuse.

À cette déception est venu s’ajouter, en 1987, une panique chez les investisseurs et les spéculateurs qui a fait disparaître 22% de la valeurs des stocks de la Bourse de New York, causant plus de pertes en quelques heures que n’en avait causé en quelques mois la Grande Crise de 1929. La crise de 1987 a été gérée sans grands dommages, par des interventions énergiques du système financier qui s’y préparait depuis longtemps, mais c’était un coup de semonce , un rappel de la fragilité des valeurs illusoires sur lesquelles reposait toute l’économie.

Puis, c’est la politique qui a jeté son glaive dans la balance. Le travail de sape que les USA menaient depuis longtemps pour abattre l’URSS a finalement porté fruit, quand Gorbachev est arrivé au pouvoir. Dès 1989, avec la chute du Mur de Berlin, le « péril communiste » est disparu. En 1991, l’URSS était dissoute et il ne restait plus sur cette planète qu’un seul pouvoir, celui du capitalisme.

Les Terribles Soviétiques ayant été trahis, leurs leaders subornés, leur économie sabotée, la population de l’URSS réduite à la misère, ils ne représentaient plus une menace crédible. Or, sans cette menace crédible, une alternative de gouvernance à gauche n’existait plus. Les « gauches » du monde n’étaient plus, face au capitalisme, que des bandes d’écoliers bavards. On pouvait pendre les meneurs, soudoyer leurs lieutenants, ridiculiser les autres et disperser les badauds.

Le « prolétariat externe » du tiers-monde ne suscitant plus autant d’intérêt et les travailleurs étant désormais sans défense, la première priorité du capitalisme, oubliant la béatitude des Trente Glorieuses, est redevenue par instinct de mieux exploiter le cheptel corvéable que représentaient les classes laborieuses de l’Occident même. La trêve était terminée.

On sort souvent du bonheur par inadvertance, simplement parce qu’on a oublié qu’on était heureux. L’Âge d’or s’est donc terminé comme il avait commencé. Les shylocks ont repris le pouvoir des mains des managers, d’abord timidement – la fiscalité Reagan, dès le début des années « 80, en avait été un signe précurseur – puis , après l’effondrement du communisme, sans retenue aucune. Ils y sont parvenus en utilisant l’arme imparable de la corruption. Ils ont simplement soudoyé les managers en leur offrant des participations au capital-action des entreprises que ceux-ci géraient, transformant ainsi les managers eux-mêmes en capitalistes.

Dès que la rémunération d’un manager n’est plus un salaire, mais une part des profits, il devient un entrepreneur, ce qui est excellent. Quand, toutefois, cette rémunération ne dépend plus de sa performance en production, mais de la valeur des actions de la compagnie, la compagnie cesse d’être essentiellement pour lui une entreprise de production pour devenir une entreprise de gestion de capitaux à laquelle la production ne sert que de faire valoir.

Quand la valeur des actions qu’il possède peut lui procurer en intérêts un revenu du même ordre de grandeur ou supérieur à son salaire, il en vient vite à ne plus se percevoir comme un travailleur, ni même un entrepreneur, mais comme un capitaliste. Les managers sont devenus des capitalistes. Ils ont changé de camp, ils ont ramené le pouvoir avec eux et la politique de redistribution de la richesse a été abandonnée avec horreur. L’Âge d’or était terminé.

Pierre JC Allard

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