41. Le trou noir

Le capitalisme industriel était la réponse à la pénurie et sa finalité première était de produire pour satisfaire des besoins; avait une valeur ce qui pouvait satisfaire un besoin. Avec l’abondance, pour assurer la pérennité du pouvoir en place, cette finalité est devenue de produire pour produire et, dorénavant, a une valeur ce à quoi le consensus accorde une valeur.

Une valeur énorme est accordée à l’argent, lequel permet d’acquérir les autres biens et services aussi longtemps qu’il y a consensus pour qu’il en soit ainsi. Ce consensus repose sur la foi qu’à toute valeur monétaire correspond une valeur réelle contre laquelle cet argent peur être échangé. Or, cela a vite cessé d’être vrai. Un richesse s’est constituée par pur consensus qui n’équivaut a aucune valeur réelle.

Toute la structure des échanges dans la société repose donc sur un non-dit, à l’effet qu’être riche signifie avoir le pouvoir d’exiger cette transmutation de la valeur monétaire en valeur réelle, et que ce pouvoir doit aller de paire avec la bienséance de ne pas le faire si brutalement qu’on mettrait la société dans l’embarras.

La politique monétaire repose sur l’art, puis la science, de prévoir dans quelle mesure ce non-dit sera respecté. Tout pouvoir se bâtit sur le contrôle de cette richesse monétaire excédentaire qui n’existe que par consensus, qui n’équivaut à aucune valeur réelle et qui peut donc être totalement manipulée.

Avec l’abondance, la richesse a augmenté, s’est diffusée, s’est multipliée dans la sécurité qu’a apportée le Postulat des Deux richesses. La magie financière s’est raffinée et l’on a pu s’en remettre de plus en plus au contrôle du comportement par la propagande pour augmenter le rapport de la richesse virtuelle à la richesse réelle. On a pu augmenter ainsi la discrétion de ceux qui contrôlent cette richesse virtuelle. La tentation est forte d’aller toujours plus loin dans cette voie. D’aller trop loin.

La menace est donc toujours présente d’une crise de confiance qui fera disparaître toute cette richesse virtuelle, non pas peu à peu, mais instantanément, entraînant un chaos qu’on a peine à imaginer. Ce danger est-il imminent ? La simple énormité de l’écart croissant entre richesse monétaire et richesse réelle taxe la crédulité même de l’individu moyen et suffit à créer les conditions d’une fatale remise en question, mais il y a aussi un nouveau facteur qui modifie la donne : la tertiarisation de l’économie.

De plus en plus, le travail ne s’évalue plus en fonction de son pouvoir d’achat de biens, mais d’achat de services. Ce qui fait une énorme différence, car on ne peut pas, comme pour les biens tangibles, fixer un point de saturation en services au-delà duquel, les besoins étant satisfaits, l’excédent ne peut plus être consommé, mais doit nécessairement être investi. La demande pour des services étant infinie, l’argent « pour le pouvoir » entre les mains des nantis ne peut plus être tenu pour mis sagement à l’écart ; il peut redevenir « argent pour consommation », au gré d’une grave maladie et d’un rapport de force avec un fournisseur de services, par exemple.

La cloison entre les deux richesses n’est donc plus étanche, car la barre est placée bien plus haut de l’enrichissement qu’on peut désirer pour la consommation. La discrétion du Système d’augmenter la masse monétaire est limitée par la pression inflationniste qui réapparaît quand le rapport de la consommation à l’investissement risque d’être modifié et, avec ce risque, réapparaît aussi l’instinct prédateur des shylocks de TOUT accaparer.

Le contrôle des shylocks étant total, Ils ont choisi de faire main basse sur TOUTE la richesse additionnelle qu’apporte les gains de productivité. On s’est retrouvé loin de l’accord débonnaire au partage qui avait permis les Trente Glorieuses. Pendant que le Système poursuivait sa course dans l’hyperespace financier, c’est la stagnation qui s’est imposée pour les autres. Certaines classes sociales et certains pays sont même en voie de paupérisation constante.

Les shylocks ont ainsi commis une grave erreur, car des décennies sans enrichissement réel ont permis à la population, non seulement de prendre conscience de cette stagnation , mais surtout, cette stagnation s’accompagnant d’une augmentation ostentatoire de la richesse monétaire, de constater ce fait qu’on lui avait soigneusement dissimulé que le lien est rompu entre richesse réelle et richesse monétaire.

La population SENT qu’elle ne s’enrichit plus. Surtout, elle comprend que son pouvoir d’achat réel pourra continuer de stagner, même si les marchés boursiers prétendent que les trillions s’accumulent et si le Dow-Jones s’envole à 20 000 ou à 100 000. Elle VOIT que l’économie est construite pour stagner dans la production de gadgets ridicules, pendant que les vrais besoins demeurent insatisfaits et que la richesse imaginaire grandit toujours. Elle VOIT qu’il y aura de plus en plus d’exclus et que les inégalités « virtuelles » continueront de se transformer une à une en inégalités bien concrètes, de plus en plus intolérables.

La crédibilité du système s’effrite, diminuant en fonction du nombre croissant de ceux envers lesquels il ne remplit pas ses promesses. Combien de temps avant que la Bourse ne détrompe brutalement un capitalisme qui croit qu’en se « virtualisant », il peut échapper non seulement à son hérédité industrielle, mais même à l’exigence naturelle de lier à une valeur sous-jacente réelle les symboles de richesse qu’il s’invente?

Les shylocks nous font virevolter dans l’hyperespace au bord d’un trou noir . Un jour ou l’autre, ceux qui croient savoir quand quitter gagnants les vaisseaux en péril joueront la baisse plutôt que la hausse une heure de trop. On prendra conscience que le vrai « plancher » du Dow-Jones n’est pas à 10 000 ou à 5 000, mais qu’il n’a jamais existé ailleurs que dans la tête des vrais croyants qui ce matin-là n’y croient plus. Nous choirons dans ce trou noir de l’incrédulité et tout le système implosera

Pierre JC Allard

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