42. Warp 9 !

La société n’est plus gouvernée. Elle est sur pilote automatique, en marche vers un trou noir. Les dirigeants d’une société démocratique repoussent les choix au-delà de leurs horizons électoraux, tandis que les shylocks, les vrais maîtres du Système, ne voient même plus la réalité. Ils n’en regardent que la réflexion dans le miroir financier et ne s’intéressent plus qu’à cette « spéculation » progressive, au vrai au sens étymologique tu terme.

Quand ceux-ci permettent que notre société devienne de plus en plus injuste, de plus en plus fragile, serait-ce qu’ils espèrent seulement qu’elle survivra le temps qu’eux-mêmes en aient retiré tous les bénéfices et se soient éclipsés ? Si oui, nous n’avons qu’à attendre le jour où, ainsi que l’insinue John Ralston Saul (Voltaire’s bastards ), il sera plus simple de tirer un trait sur la dette publique, comme l’ont déjà fait Solon et bien d’autres réformateurs au cours de l’Histoire. On pourra alors reconnaître que tout cet argent imaginaire ne vaut rien

Plus simple, sans doute, mais les bouleversements qui résulteraient de cette banqueroute seraient effroyables. Pas seulement pour les biens nantis, mais pour tout le monde. Ne pourrait-on pas encore éviter cette banqueroute ? Pour changer le cours des choses et éviter l’implosion, il faudrait, comme le Capitaine Kirk, ordonner « Warp 9! », mettre le cap sur la Terre et revenir à la réalité.

Revenir à la réalité voudrait dire sortir de l’hyperespace, ramener la valeur des stocks boursiers à un ratio raisonnable des espérances de profits et se libérer de la dette publique. Éponger l’argent de trop, là où il se trouve, jusqu’à ce que ce qui en reste corresponde de nouveau à une véritable valeur. Il faudrait éliminer tout cet argent en trop sans créer de panique et EN NE LÉSANT PERSONNE. C’est à cette condition qu’on pourrait revoir la Terre et atterrir sains et saufs.

On pourrait éviter de choir dans le trou noir et éviter l’implosion de notre société. Il faudrait arrimer de nouveau l’argent-symbole devenu virtuel à la réalité des choses. On pourrait le faire sans la confiscation vexatoire de la richesse des uns au profit des autres, par une nouvelle approche fiscale qui ne soit pas progressive, mais proportionnelle à la richesse. Le fera-t-on ? Peut-être, mais il est hélas bien possible que le Système préfère plutot mourir en tenant amoureusement ses trillions de dollars virtuels dans ses bras.

Soyons optimistes, cependant, et supposons qu’il le fasse ; le problème serait-il réglé ? Non, il faudrait également reprendre le mouvement de redistribution de la richesse que l’on a interrompu au début des années  »80 : cette redistribution est indispensable pour équilibrer la tendance concentrationnaire du capital qui est inséparable d’un système entrepreneurial. Supposons qu’on le fasse aussi. Serions-nous hors de danger ? Seulement si l’on passait aussi à une production pour nos vrais besoins.

Il y a des décennies, qu’on ne crée qu’une richesse factice, sans répondre aux véritables besoins ni aux aspirations de la population. Quand notre société a vu que les besoins en produits industriels étaient comblés, elle aurait pu faire un virage abrupt et se choisir une autre vocation. On manquait de services professionnels. Ce sont des services que la population exigeait. Au lieu de lui donner satisfaction, on a préféré donner un sursis à l’industrie pour protéger la mainmise du capital sur le pouvoir et l’on a feint de ne pas pouvoir satisfaire cette demande pour les services.

C’était divorcer du bon sens, pour quelques années de transition. Mais il y a cinquante ans que ça dure. La structure industrielle, détournée de sa finalité, est devenue un monstre, privilégiant un gaspillage éhonté de ressources et de travail, puisque, paradoxalement, il est inefficace de produire efficacement quand l’objectif véritable est l’expansion et la pérennité du processus de production lui-même. Il faut que la production recommence à vouloir attendre ses objectifs par le meilleur chemin et de la meilleure façon, en faisant une utilisation optimale de ses intrants, au palier de sa structure et de son fonctionnement.

Il faut corriger les dysfonctions du système de production. Le capital lui-même a tant perdu confiance dans la promesse d’un profit à tirer des marchés industriels saturés, qu’il fuit dans la spéculation, dans l’hyperespace, vers le trou noir. Il faut produire pour la demande. Il faut convertir nos ressources humaines et offrir les services souhaités en médecine, en loisir, en communications.

Supposons que nous fassions cette conversion. Serions-nous dans le meilleur des mondes ? Pas tout à fait, car il faudrait aussi corriger les effets néfastes sur la psyché individuelle et collective de la grande virée dans l’hyperespace financier que le Système nous a fait faire depuis les années  »80. Le cynisme de la grande magouille des shylocks n’a pas seulement fait croître la misère au quotidien, il a détruit cet espoir d’un progrès matériel constant dont on avait fait une mystique et qui était devenu, à l’Ère des managers, la seule vraie religion de la société néo-libérale.

Cet espoir était fondamentalement dérisoire – et il a été bien contesté au cours des années  »60 – mais il complétait l’espoir de progrès social que faisait miroiter l’utopie communiste et, ensemble, ces deux espoirs donnaient une raison d’être et un but à l’humanité. Aujourd’hui, elle n’en a plus. Comme toujours, certains se cherchent une raison de vivre dans une vie future. Ceux qui restent fidèles à la terre, cependant, sont si démunis qu’ils en sont à se passionner pour l’environnement, voulant se faire croire que la cueillette des ordures à l’échelle planétaire n’est pas seulement une nécessité et une condition sine qua non de la survie de l’humanité, mais un accomplissement. Un pas significatif dans son évolution !

La vérité, c’est que l’humanité qui a atteint l’abondance erre sans but, sans projet, sans valeurs Qu’on évite ou non la catastrophe annoncée, il faut créer une nouvelle société et lui donner un idéal. Une raison d’être.

Pierre JC Allard

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