47 La Métamorphose

Nous allons rapidement conduire le Phénix au bûcher. Une bonne nouvelle, car si on attendait qu’il se momifie, la civilisation que nous connaissons disparaîtrait à très brève échéance. Nous allons donc imposer quelques sacrifices expiatoires. Nous allons compléter la mise en place d’une économie tertiaire qui n’est retardée, depuis déjà cinquante ans, que par l’intérêt du pouvoir en place de maintenir la structure qui l’engraisse.

On produira plus de services et moins de biens matériels, puisque c’est ce que veut la population au coeur de l’Occident, là où il importe le plus que la demande effective soit satisfaite. On sacrifiera de larges pans de la structure industrielle et on redistribuera même mieux la richesse, puisque le monde actuel, avec ses disparités caricaturales devient invivable. Ce faisant, on ruinera beaucoup de riches et on en tuera même sans doute quelques uns. Une forme de justice exemplaire sera faite. Dans la foulée, on donnera de nouveaux pouvoirs à l’État et aussi aux individus.

Cette introduction de nouvelles techniques et le changement du paradigme économique qui y correspond n’ont rien d’inusité; on pourrait écrire l’histoire de l’humanité en prenant ces changements comme fil conducteur. La métaphore du Phénix qui renaît de ses cendres est celle d’un geste spectaculaire, consenti pour que la vie continue comme avant. On présente comme un grand sacrifice de mettre sur le bucher une structure sociale qui va rendre l’âme. Hier, Monsieur le Marquis renonçait à ses privilèges, mais les jacques étaient à la grille du chateau. Il voulait bien rester désormais discret sur ses titres de noblesse, mais n’allait-il pas justement les mettre en dot à son gendre, roturier et millionnaire ?

Aujourd’hui, le Phénix va monter au bucher forcé par une crise financière majeure. Nous allons finalement accepter la tertiarisation de l’économie… après trois (3) génération de souffrances inutiles et alors que 80% de la main d’oeuvre est déjà au tertiaire ! Nous allons accepter le bradage de la structure industrielle devenu largement superflue et la désintégration d’un systeme monétaire en faillite.

Ce sont des gestes spectaculaires, fondateurs de nouveaux régimes, mais posés justement pour qu’une civiilisation ne disparaisse pas, mais renaisse plutôt sans délai, largement identique à elle-même dans ses assises. En acceptant les exigences de la société postndustrielle et en confiant le Phenix aux flammes, nous voulons faire en sorte, comme le dit si bien le héros du Guépard de Visconti, de « tout changer pour que rien ne change » Mais il se pourrait bien que nous ayons une surprise.

Nous vivons, nous l’avons dit, la crise la plus perverse de l’Histoire de l’humanité : l’avènement de l’abondance. Il ne faut pas confondre cette crise avec celles qui l’ont précédée. Elle ne se terminera pas par un cérémonial sacrificiel, fut-ce un krach ou une guerre mondiale. Elle aboutit à une métamorphose permanente, irreversible.

L’humanité est née dans la pénurie et, pendant des milliers d’années, son problème a été de satisfaire ses besoins matériels. Avec la révolution industrielle, une métamorphose s’est engagée et l’humanité, devenue chrysalide, a cherché à se bâtir des ailes pour s’élever au-dessus de la nécessité, vivre autrement et avoir une autre destin. Maintenant, elle y est parvenue. L’industrialisation devenue mature a permis de développer la capacité de produire pour tous nos besoins matériels. Totalement. Nous avons atteint l’abondance.

Il ne s’agit plus cette fois d’introduire une nouvelle technique, permettant de faire mieux ce que l’on déjà; un changement fondamental est intervenu qui va permettre de faire autre chose. L’humanité, à l’abri du besoin primaire, va pouvoir satisfaire ses besoins plus subtils, développer de nouvelles priorités et de nouveaux projets. L’univers étant relationnel, ce que nous sommes se définit par ce que nous pouvons faire et l’humanité dans l’abondance devient donc vraiment autre chose. Nous pouvons sortir du cocon et voler. Nous entrons dans une nouvelle phase.

Nous devenons autre chose, pour deux (2) raisons. La première, c’est que non seulement la capacité de production de la planète dépasse largement nos besoins, mais il ne s’agit plus de passer d’un besoin matériel à un autre autre, plutôt de leur substituer pour une bonne part des besoins intangibles. Or, le quignon de pain dont je me nourris en prive mon voisin, mais je ne prive personne de la musique que j’écoute. Il suffit d’un effort dérisoire, pour qu’elle soit indéfiniment multipliée et partagée.

La lutte pour la satisfaction n’est donc plus nécessairement « à somme nulle ». Le constat s’impose que la lutte millénaire féroce que se sont livrée les humains pour obtenir la satisfaction de leurs besoins n’était qu’une malheureuse condition propre à la vie de chenille, quand nous étions en pénurie, puis à celle de chrysalide, quand il fallait se créer des ailes. Sortis du cocon et devenus papillons, volant sans se heurter dans un espace infini, cette agressivité ne leur sera plus nécessaire, ni permise.

Bien sur, il y aura toujours des ressources rares. La demande pour la santé dont nous parlons ailleurs en est le meilleur exemple. Mais cette rareté, quand on est dans l’intangible, n’est plus celle d’une ressource appropriable, mais d’une compétence dont c’est une décision humaine de se doter. La contrainte qu’impose la nature tend à ne plus être que celle du temps. Il n’y a pas de solution finale à cette contrainte, mais c’est par une démarche coopérative, qu’on y résiste le mieux. L’humanité va donc devenir moins agressive et tendre vers la collaboration et la paix.

La deuxième raison, c’est qu’il ne s’agit plus désormais d’intervertir la hiérarchie sociale, mais de remettre en question la notion même de hiérarchie. Dans un structure complexe, l’efficacité passe nécessairement par la complémentarité, l’interdépendance est croissante et tend donc à rendre tous les participants INDISPENSABLES. Le pouvoir de chacun, face à tous et au système lui-même, tend ainsi à grandir et à devenir total. Nous allons inévitablement vers plus d’égalité.

Parce que nos besoins seront comblés en luttant ensemble contre le destin – et non les uns contre les autres – nous allons vivre dans une société qui tendra vers la collaboration et l’égalité. L’humanité en sera transformée. C’est une métamorphose. Il reste à oser briser le cocon et à voler.

Pierre JC Allard

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