48 Briser le cocon

« Briser le cocon », c’est accepter de produire autre chose et de travailler autrement. C’est voir que l’importance relative des facteurs de production a changé. C’est une prise de conscience, mais c’est aussi une rupture avec l’ordre économique établi à Bretton Woods, il y a soixante ans. Or, avec la reddition sans condition de l’URSS en 1991 et l’acceptation récente par l’Europe d’une banque centrale indépendante des États membres de l’EU, (BCE), le réseau des institutions financières internationales, transnationales et nationales qui représente les agents économiques importants constitue aujourd’hui, avec le soutien militaire du Pentagone, un gouvernement mondial de fait dont seule ­ peut-être ­ la Chine est encore exclue. Les nations « souveraines » obéissent aux diktats de ce gouvernement.

Comme tous les gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial de fait doit gérer la production. Comme tous les gouvernements qui l’ont précédé, il le fait au mieux des intérêts de ses commettants qui ici sont les agents économiques importants. Il donne à chacun selon son pouvoir, lequel se mesure en capacité de corrompre et d’utiliser au besoin la force brute que lui assure aussi la corruption.

Le Système néo-libéral, quand on considère ses objectifs, gère l’effort productif commun mondial avec beaucoup de pragmatisme et un énorme doigté. Il obéit pour ce faire à certain principes de base.

1. Il n’est pas nécessaire, pour contrôler la production, d’être propriétaire de quoi que ce soit ni d’assumer directement la fonction de produire. Il suffit de réglementer les facteurs de production : utilisation du sol, des matières premières et de l’énergie, conditions et prix du travail et surtout, par le contrôle du crédit, la formation du capital fixe, c’est-à-dire la nature et la quantité des équipements sans lesquels une production industrielle est impossible.

2. lorsque les facteurs sont sous contrôle réglementaire, il n’y a pas à exercer de contrainte au palier des individus, seulement à celui des ensembles économiques. Des indicateurs économiques globaux jouent le rôle de senseurs cybernétiques. Les taux d’intérêts, la masse monétaire, le crédit et autre variables macroéconomiques servent de correctifs et sont modifiés dès que sont atteints les seuils d’intervention prédéterminés. Même si les petite molécules citoyennes s’affolent, au gré des fluctuations de pression et de température, la statistique est là qui garantit que la production de la société maintient le cap, comme un grand vaisseau, indifférent aux pirouettes des passagers sur ses ponts.

3. Ayant dans les faits les moyens d’un dirigisme sévère, le Système peut se permettre de tenir un discours tout à fait libertaire. Chacun peut faire à sa guise, et cette liberté permet une motivation optimale des agents économiques, mais l’État néo-libéral oriente néanmoins la production avec plus de précision que quelque autre régime qui l’ait précédé et il le fait à l’échelle planétaire.

Cette forme de contrôle efficace, mais discret, a été rendue possible par le développement des techniques de computation et de communication et notre meilleure connaissance des comportements individuels et sociaux. Elle ira s’améliorant au rythme de l’évolution de ces techniques. Bretton Woods a stoppé les guerres entre grande puissances et accéléré l’enrichissement matériel global. Il a rempli ses promesses. Il a entraîné, toutefois, certains désagréments. Là où le modèle néo-libéral est insatisfaisant, c’est au palier de la distribution.

La disparité entre pauvres et riches a augmenté à l’échelle mondiale et aussi dans la plupart des pays. La décolonisation eu lieu, transformant l’esclavage en servage, accompagnée d’une baisse de la production dans les pays en voie de développement dont le libre-échange à sens unique a ruiné l’agriculture. Les mesures d’aide internationale n’ont jamais été vraiment efficaces, de sorte que, dans bien des pays, le seuil de production qui permet un revenu dissuasif d’une remise en question politico-sociale n’a jamais été atteint.

Comme tous les régimes du passé, le régime néo-libéral a pour but de combler en priorité tous les désirs de ceux qui ont vraiment le pouvoir, puis ceux de quiconque a la force de satisfaire les siens, distribuant ensuite le reliquat selon la force respective des classes sociales en présence. Le système actuel prend l’approche d’une fontaine à plusieurs bassins. Les bassins supérieurs se remplissent et ce qui en déborde alimente les bassins inférieurs en séquence, du plus élevé au plus bas. Si le débit faiblit, l’approvisionnement se tarit en bas. On peut « mourir de soif auprès de la fontaine ». C’est ce qu’on appelle répondre à la demande effective.

Contrairement à ce qu’on en dit souvent, le régime néo-libéral n’est pas indifférent au phénomène de tarissement qui laisse quelques milliards d’humains dans la misère. Au contraire, le Système est tout à fait conscient de la menace que représentent les laissés pour compte, menace qui s’aggrave au fur et à mesure que la science met un pouvoir de destruction significatif à la portée de chaque individu. Au contraire du libéralisme de Malthus, par exemple, c’est un article fondamental du credo néo-libéral post New Deal qu’il faille prélever et redistribuer vers les démunis la part de la production nécessaire pour qu’ils ne deviennent pas un danger.

Le principe est donc accepté de prélever par la fiscalité et d’acheminer directement vers les plus miséreux, le minimum qui semble requis pour éviter un désordre social dangereux. Ceci donne au niveau national les régimes de sécurité sociale et, à l’échelle du monde, l’assistance internationale. Le remède, hélas, est bien insuffisant.

L’insécurité pousse les « bassins » à retenir plus qu’ils ne devraient, cette thésaurisation à tous les paliers faisant que la demande effective soit tarie longtemps avant que les besoins des bassins inférieurs ne soient satisfaits. La demande effective diminuant lorsque diminue la masse des rémunérations versées aux consommateurs, l’écart entre production et demande augmente même, paradoxalement, à mesure que la technique permet de produire mieux, plus vite, avec plus d’équipements et moins de main-d’oeuvre. Le progrès contribue ainsi de paire à générer un appauvrissement croissant, continu et indéfini.

Il n’y a pas de solution à ce problème aussi longtemps que la production est n’est pas gérée dans le but de satisfaire les besoins, mais d’optimiser le rendement du capital. Rendement d’abord du capital fixe (les équipements), multiplicateur de la production, mais aussi, lorsque la limite fixée par la demande effective est atteinte, rendement du capital monétaire qui s’investit alors dans la spéculation, créant un profit imaginaire qui ne dure que le temps qu’on y croit.

Pas de solution, car le rapport de la rentabilité du capital fixe à celle su capital de spéculation tend a décroître, à mesure que diminue l’espérance de gain à tirer des équipements et cette espérance décroît a mesure que diminue la demande effective d’autant plus vite que les progrès de la technologie conduisent à une vie utile plus brève des équipements.

La logique du système est donc que l’on spécule de plus en plus et que l’on produise relativement de moins en moins pour les besoins réels. Or, la distorsion entre ce qui est produit et ce que l’on devrait produire pour les besoins réels est LA cause de la misère du monde. Il faut changer le système.

Pierre JC Allard

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