500 mots plus les frais (0) Flore addict & Canoë jacking

Il y a des jours comme ça où l’on devrait se casser une jambe, plutôt que d’être de bonne volonté. J’en veux pour preuve une expérience d’aquaplaning en réunion qui m’a mené à croire toujours et encore que le bonheur se trouve en cale sèche. Même avec une chaîne.

La nature, comme dirait l’autre, c’est surfait, à présent que la mode écologique est dépassée et que le globe retourne tranquillement se perdre dans l’anonymat le plus complet, soyons honnêtes, le miracle de la photosynthèse ne vaut pas une dose de streaming ! Alors lorsque l’on me présente une croisière en canoë avec pour seul intérêt la qualité du décor, disons que ne connaissant pas l’unité de mesure du décor, je doute. Pour être tout à fait exact, j’emmerde le décor, de tout mon être, de toute mon âme, de chaque particule de mon corps meurtri d’homme d’appartement. Quant à Gaïa, vu les ravalements de façade que les riverains qui lui vouent un culte lui ont fait subir, je me refuse à protéger une pute!

Et oui, la nature ce sont les hommes qui en parlent le mieux, une pièce ou deux dans la main si possible, afin de défendre une cause quelconque. La nature ça vous gagne, mais ça paye encore mieux.

À peine arrivé chez le distributeur de végétation —et de bien-être en option— le cirque démarre avant que l’on ne me vide la bourse. Pour profiter des délices de mère nature en toute liberté, il faut suivre quelques règles de sécurité comme éviter les noyades spontanées ou prendre garde à ne pas manger la coque de son moyen de transport vaguement nautique, plutôt submersible et franchement réversible. Mais concernant les chapitres sur la pollution gastronomique et l’hydrocution pour les nuls, ils ont été retirés du programme par l’académie. Un public trop éduqué ne reviendrait pas consommer de l’écologie discount, même avec un salaire de smicard !

Tout est parfaitement orchestré comme dans la religion, celle de la nature a son guide, mais rien de prophétique, celui-ci est une juste synthèse entre un agent de la circulation et un videur de boîte de nuit. Aujourd’hui, le dealer de contemplation devant sa caisse enregistreuse moribonde tient plus du bébé bonobo que de la femme, mais dans l’expectative, je pense tout de même que la Planète des Singes est une fiction. Bref, elle a plus d’omoplates que de poitrine et plus de virilité que de grâce. Dans son cabanon de fortune, les muscles du visage constamment constipés, elle aboie —avec le ton maternel digne d’un Münchhausen— les instructions vitales pour une guillerette excursion. Du coup, je me sens à la fois en sécurité, tout ayant peur pour ma vertu.

Durant le trajet en autocar nous menant du point A « le porte-monnaie » au point B « la douloureuse », je me demande intimement si sauter en marche n’est pas la seule issue honorable. Trop tard. Sans que je m’en rende compte, je me retrouve avec un casque jaune poussin, un gilet de sauvetage pour nain, une pagaie manuelle et aucun esclave de location pour mon canoë. Voilà où mènent les excès du syndicalisme et le droit de l’hommisme low cost !

Après L’Homme et la Mer, voici l’homme et la rivière. Apparemment d’après mes informations le but de la manœuvre du jour est de voguer sur les flots tout en chutant le plus possible afin de se fabriquer des souvenirs à base de crises de rire et de courbatures. Ah, memory days, sweet bullshit…

Devant l’ampleur de la menace imminente, je tente vainement de pagayer à contre-courant, mais un homme seul ne peut rien contre le système. Alors je me laisse couler au fil de l’eau. Je voudrais faire du surplace, mais le décor continue à avancer.

À chaque cascade je joue au Titanic, puis au Grand Bleu.

J’allais oublier, cette traversée ne se déroule pas en solitaire, une armée de touristes —plus primates que diplomates— m’escortent tout au long de mon calvaire sur cette galère de location. Les congés payés, huilés, ventripotents et couinant s’agglutinent en famille sur des berges déjà trop colonisées, dans des maillots de bain trop étroits pour espérer y trouver le moindre désir. Tous alignés sur le peloton d’exécution, prêts à se faire bombarder par un cancer de la peau depuis leur soleil idolâtre. Hum, ce n’est pas un dû, mais un choix. À tous les observer jouir des vacances qu’ils pensent modestement mériter, je me dis que l’absence est une plus juste punition que le manque. En m’éloignant j’entends encore la cadence militaire des mâchoires de ceux casse-croûtant à l’heure pile de leur horloge interne, la pointeuse toujours la pointeuse.

Puis je dérive poliment à la recherche d’une île déserte en attendant un quelconque abordage ou une providentielle crue. Tout autour de moi, mes camarades de pataugeoire s’escriment en espagnol, en anglais, en italien, en allemand, en dessous de tout. Certes il y a différentes façons d’attendre la mort et les vacances sont un bon palliatif où pour passer le temps il faut baratiner, mais par pitié faites-le en français! Disons qu’à échelle d’un canoë, l’Europe tient autant de l’hypothèse que de l’hypothèque.

Et la nature dans tout ça? Rien à signaler, du moment que personne ne la prend à témoin pour une vendetta idéaliste ou un loisir inachevé, elle la met en veilleuse. Même souillée, elle ne crie pas, elle se laisse faire, elle ne sent plus rien, elle a abandonné depuis trop longtemps pour encore aimer. Moi, je la prends pour ce qu’elle est, un décor comme un autre, mais je la préfère encore en photographie qu’empaillée…

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