500 mots plus les frais (13) Dans mon casque

Nous y sommes. L’une de ces nuits où la fatigue s’abat de plein fouet sur mon front en berne, ma nuque à la dérive, mes épaules lasses, mes reins à l’abandon. Mais il est déjà trop tard pour dormir et j’ai l’insomnie facile. Ma boîte à images n’a plus rien a offrir après la trépanation des 3/8 et sans le sommeil du juste il me sera difficile de faire le plein d’imagination. Alors que me reste-t-il ? Écrire ? Quoi encore ? Et puis quoi encore ! J’ai donné deux ans de ma vie en bootleg, en échantillon, en produit d’appel. Alors vous l’aimez ma drogue ? Maintenant il faudra faire la queue pour venir vous ravitailler en click au store ou à pied chez le libraire. Bref, mégalomanie de poche mise à part, je suis vidé, mais assez pour éliminer.

Plus d’alcool, pas l’alcôve, plus assez de crépuscule, toujours pas d’aube. Au milieu de n’importe quand, je prends la seule solution à ma disposition. Je cherche nerveusement le cordon noir, entortillé sur lui même. Je le dénude et en le suivant le pelote la prise jack pour l’enfoncer contre le mac. Click, contact. Ainsi relié, j’appartiens à quelque chose et cela me rassure, cela me ressemble. Parce que la chose en question ne demande pas les réponses des gens.
De retour dans ma matrice, je compulse l’humeur définitive de ma playlist hésitant entre l’avant garde et les fondamentaux. La vitrine ou la poussière ? Allez savoir, mais à cette heure de mon récit accroché à la plus petite aiguille, seule une demi-vérité pourrait me satisfaire. Même bien marketée et gangrenée par un radio édit.

Leur art colle mal à l’horaire d’ici jusqu’à l’aurore, mais l’oreille n’accepte que l’horreur. Je me coupe du monde du silence, de la chaise qui grince, des fuites du double vitrage. Un morceau d’autisme sur chaque oreille, je deviens absent, invisible, invincible et irascible. J’appuie sur play, porte plainte contre les voisins, regrette l’intérieur d’une voiture ou d’une enceinte perdant les eaux. J’expulse tout l’air bloqué dans mon thorax, d’un coup, un seul afin de laisser de la place pour la mélodie des briques, les rythmiques assassines et les basses d’outre-tombe. Je vibre, j’irai presque jusqu’à dire je vis!

Plongé dans un univers à part entière, figé et en mouvement. Je perds pied en récupérant mon pouls, mon temps, mon ton, mon teint et quelques souvenirs de toi. Fin de la piste, blanc, début de la prochaine aux premiers crépitements. J’ai bien fait de riper ces vinyles.

Alors je mime les paroles ou j’en fais des parallèles, mais il faut croire que je préfère les insultes aux paraboles, le meurtre hypothétique à une auréole en hypothèque. Les plages défilent, les covers annoncent la couleur, les époques, les flashbacks. Que je suis bien, ici, à l’abri, enfin libre, dans ma machine à remonter le temps. La meilleure des usines où ma nuque est née et le bonheur qui envahit chaque partie de mon être. Ivre de malheur à 90 battements par mesure, je vois de l’espoir dans le noir, dans ma tour d’ivoire avec suffisamment de titres, d’artistes, pour refaire le match, pour satisfaire l’histoire. Mais en définitive plus j’écoute mon miroir, plus je comprends ce je suis devenu. Un morceau de musique d’1m80 avec une pochette en guise de sourire de façade, un tracklistling comme CV et des chiffres de vente pour espérance de vie. Un produit d’époque, une étiquette tatouée sur la peau courant après une place au soleil sous cellophane rangée au rayon viager. Penser à baisser le volume…

Je me suis perdu tard dans la vie sans rien y trouver, puis son réveil sonne et je redescends sur Terre.
Mes oreilles retournent au bourdonnement du trafic urbain, au balai des flash info, aux grésillements de la douche du voisin et aux refus d’huile de foie de morue de la petite dernière logée derrière le mur mitoyen. Me revoilà revenu au cœur de la vie dans le pays du vide.
Je quitte ce monde parallèle où tout se termine à l’heure de mon désir et où chaque chose est à sa place comme dans mes souvenirs. Ce sont ces moments, les seuls où j’aime les musées, non pas qu’il me ressemble, mais durant le fragment de seconde ils rassemblent toutes es pièces de moi qui ne pourraient plus coexister. Et puis, je suis nostalgique de l’avenir, alors vivre en arrière très peu pour moi. Je laisse ce plaisir à d’autres et je reprendrai une dose dans un de ces instants où je ne manque de rien, où j’oublie tout.

Je coupe le son pour cette fois. Elle passe devant moi, me dit bonjour en souriant, m’embrasse, m’enlace, se loge dans le creux de mon cou, puis s’enfuit sans rien dire, ni demander dans la salle de bain. Sans un bruit, aucun. Chaque matin son single me colle à la peau, que j’aime sa musique…

Une pensée sur “500 mots plus les frais (13) Dans mon casque

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *