500 mots plus les frais (5) Héros ordinaires

Mais c’est pour votre bien monsieur, vous verrez tout ira bien, vous ne sentirez plus rien, ni peur, ni haine, plus rien ! La sécurité est à ce prix vous savez, alors oubliez tout…

Non. Stop. Terminé. Si on me force encore une fois à enfourner une bouchée de plus, vous pourrez bientôt en retour lire votre avenir dans mon vomi, je le jure sur la tête de ma connexion internet ! À ce moment définitif, mon téléviseur et les Hommes-prompteurs l’ont mis en veilleuse, mon Iphone s’est suicidé dans la caisse du chat et mon quotidien est allé voir ailleurs s’il pouvait se faire recycler.

Dorénavant, derrière la moindre contrariété allant de la découverte de ses premiers hémorroïdes à la dernière avancée en matière d’armes à impulsion magnétique, il faut des coupables, mais surtout des redresseurs de torts —et de raisons— en qui croire. Certes, j’ai le choix, nous sommes dans un pays libre interdépendant d’autres pays libres, mais comme dirait Nexus : « You’re either with us or against us ».

Je n’en peux plus de manger de l’héroïsme trois fois par jour depuis le 11 septembre. En collant, en cape, en théologie, en Yes We Can, en crampons, en martyr, en logo, en streaming, en bonne conscience, en BHL, en contrôle social, en John Cena, le syndrome du sauveur me pousse à la lâcheté. Je ne veux pas de cette drogue bon marché pour petites natures romantiques et grands enfants en manque. Plus c’est gros, plus c’est vrai, imaginez si, en plus, c’est omniprésent !

Oui, mes antidépresseurs mélangés à l’alcool me manquent, en l’espace d’un attentat nous sommes passés de l’autodestruction d’un occident qui s’ennuie à l’instinct de conservation au nom de la civilisation. Comme ça, en un claquement de doigts sur une partie d’échec. D’abord je n’aime pas les échecs, ensuite je n’étais pas dans l’audience ce jour-là et finalement je me moque royalement des bookmakers et du résultat, il ne changera en rien ma condition. L’héroïsme, ce sont ceux qui ne le pratiquent pas et qui en parlent au passé qui le vivent le mieux.

Les héros de mon enfance eux, avaient des visages burinés, marqués par la crasse qui ne partait pas avec le savon, leurs mains étaient faites en corne, pas en peau. Ils étaient nés bossus, les épaules plus basses que la chute de leur menton, le regard incertain. Le regard est ainsi à cinq heures du matin lorsque l’on attend le bus dans le froid collé à son voisin de pallier.

Ces héros-là ne parlaient pas par slogan, ils ne pouvaient simplement plus, ils ne faisaient pas de communication, ils giflaient, réconfortaient et dormaient à l’aide de leurs mains jusqu’à leur nouvelle mission dictée par le réveil. Enfin, la même que la veille, mettre à manger sur une table toujours trop petite pour toutes les jambes de la famille et payer les retards des factures oubliées. Je crois que j’habitais l’immeuble en décomposition où vivaient tous les héros et peut-être même le quartier en stand-by où ils opéraient tous secrètement.

En guise d’applaudissements ils avaient des félicitations du conseil, une perquisition les jours fériés ou une simple indifférence de la part de leurs enfants. Ces héros ne naviguaient pas entre la justice morale et la taille de leur égo, ils tentaient juste de survivre au jour suivant, un peu pour eux, beaucoup pour leur famille. Parce que c’est comme cela que vivent et meurent les héros ordinaires.

Mes héros allaient à l’usine™, ils n’en sortaient pas.

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