500 mots plus les frais (6) Mr. Pousse-Mousse

«Il n’y a que les heures assassines pour donner au temps l’espoir vain qu’un jour lui aussi, il sera humain.»

Allez savoir pourquoi ce genre de mots sort ainsi de ma bouche pâteuse et profane, comme ça ! Comme une machine à décrire en pilote automatique, comme une rafale sur un peloton d’exécution. Comme ça, sans rien dire à cinq heures du matin avant de repartir ou que je m’en souvienne et ne finisse par les exploiter. Cela doit être une de ces fuites du subconscient, lui ayant au moins appris toutes les leçons qui font de mon périple une erreur de casting. Mais pour l’heure, je ne tomberai pas plus bas que la moquette — couleur décomposition avancée — en embrassant bien malgré moi les acariens, les narines encastrées dans mes baskets plus usées que lacées.

La sonnerie stridente, électronique, méthodique du réveil bon marché résonne, insiste et martèle sa sentence dans mon crâne hésitant encore entre la fermentation et le formol. J’enfile les gants d’intox, le dentier moral et le sourire de sapiens domestique pour quitter ces rêves qui m’emmerdent au plus haut point. Et pour cause, je n’engraisserai aucun analyste, mon épicier et mon barman pourvoient déjà à mes besoins ! Au diable le sommeil paradoxal, avec mon quotidien contradictoire j’ai suffisamment à faire en observant le monde depuis la lueur de folie logée dans mes yeux pour décorer ce champs de bétail où les gens libres portent des étiquettes.

Apparemment, comme tous les cons qui ont plus de carrière que d’avenir, il me faut travailler ne serait-ce que pour continuer à louer un morceau de moquette avariée et des sanitaires sur le déclin appartenant à mon délétère de logeur. Pour ma part, je suis un homme de la minutie et un grand passionné des fonds marins, alors pour allier l’utile à l’agréable, et ce malgré les prophéties usinantes de la conseillère d’orientation, je suis devenu plongeur dans un restaurant du centre-ville.

Entre le service du midi et celui du soir, je tourne en rond comme un humain de compagnie, ma banlieue est bien trop loin pour y effectuer une halte. Alors pour m’occuper, je me civilise en esquissant un bonheur matériel de vitrine en vitrine, un interdit bancaire à la place du cœur. À croire qu’entreposer des choses comblera le vide des gens. Le temps est à l’orage et mon ton est à l’orgueil, il ne me reste qu’à déambuler d’un pas lent et rythmé d’abribus surpeuplés en bancs bénis par les pigeons afin d’y asseoir ma domination, mon cul en guise d’émissaire et la large doudoune recouvrant mon dos pour toute armée d’occupation. Et depuis ce rocher urbain, ma vérité et moi jugeons sans favoritisme les spécimens de pantins affranchis ayant un avis sur tout et rien, mais toujours à haute voix.

Au vu du regard coupable des pécheresses de l’université catholique, il doit être dix-huit heures tapantes, le charbon m’appelle et la nuit s’écrase en catastrophe sur la basilique Notre-Dame de Fourvière. J’ai juste le temps de cracher mes poumons sur la rue de la République en mimant les salamalecs d’usage aux intermittents du spectacle —faisant de l’ennui social un art de vivre— que je croise. Me voilà de retour à cette case départ, mon turbin, mon mécène considérant ma cirrhose du foi comme d’utilité publique. Les yeux vitreux et l’haleine mentholée, je scrute le restaurant comme pour la première fois, comme pour la dernière fois, un peu hébété, un peu ému, beaucoup saoul ! Il le faut bien…

Je fonce contre l’entrée de service, cours vers le vestiaire, m’excite en enfilant mon uniforme — tablier rouge passé, chemise jaune poussin et foulard orange—  en espérant que la vitesse donne un intérêt au ridicule, enfin peut-être ?

Puis un autre employé qui aimerait être employeur m’apostrophe au sujet de l’inquiétante avancée de ma barbe sur le reste de mon visage, comme si la vaisselle à récurer faisait cas du onze septembre encore proche. Une fois ce parasite bureaucratique renvoyé à sa condition estudiantine d’un coup de regard criminogène, me voilà à portée du paradis.

La plonge, que dis-je, ma plonge ! La seule, l’unique, l’inénarrable, l’indomptable, l’infinie.

Un monstre de fer humide et rutilant se prenant pour une table d’opération. Auprès d’elle, j’existe enfin pour toujours. Je parle tout seul de la cartographie génétique, de la fin de carrière de Jordan, de ce truc nouveau qui sortira en novembre le Imachin, et personne n’y trouve à redire. Personne ne contredit un fou ! Je redéfinis la réalité en débitant des inepties pour un storytelling sans fin à écrire sur des feuilles invisibles, à écouter en silence les index dans les oreilles, à voir les yeux fermés derrière des lunettes de soleil.

Je suis au creux de la folie ordinaire en milieu hostile, mais à la fois d’un calme olympien face à la tâche : redonner une virginité aux fourchettes et aux couteaux. J’élimine la crasse qui me colle à la peau depuis le berceau, on se soigne comme on le peut.

Au final je suis serein en frottant ces assiettes anonymes pour bouches indigentes, la mousse donnant du sens à mes mouvements, du relief à la vélocité, une image à mon œuvre. Au moment où l’eau chaude vient purifier les rescapés de la table, je chante toujours faux comme pour sanctifier l’instant, rappeler à l’assemblée qu’il y a eu un avant et un après ce baptême.

Depuis la plonge, ma plonge ensevelie par la mousse, je suis librement enchaîné le midi et le soir, mais je suis le roi d’un monde de poche dans une petite pièce cachée à l’arrière du restaurant. Un coin d’éden où toute la vaisselle parle en canon et m’appelle Mr. Pousse-Mousse…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *